Archives pour la catégorie concerts Jazz

Deux soirées aux Bernardines

En sortant d’un concert, on a parfois l’impression d’avoir vécu un instant privilégié. Un moment de pur bonheur musical. Ce fut le cas ce jeudi 27, à Marseille. Andy Emler créait avec son quintette « The Emovin’ Ensemble« , une commande de Claude Tchamitchian, le directeur du festival « Les Emouvantes ».  Accompagné donc par le violoniste Dominique Pifarély, le saxophoniste Matthieu Metzger, le bassiste Sylvain Daniel et le batteur Éric Echampard. Une suite en sept mouvements pour un groupe inédit.  Un jazz de chambre moderne, une musique très écrite qui laisse pourtant une grande liberté aux musiciens. Dominique Pifarély au violon ne se gêne pas pour distiller quelques lignes mélodiques (parfois légèrement tziganes) sur les accords du piano d’Andy Emler souriant et concentré.  Basse et batterie assurent la cadence, les cadences, mais Sylvain Daniel,médiator dans la bouche, s’échappe de temps à autre pour un chorus vibrant sous l’œil (un peu goguenard) de Matthieu Metzger qui n’est pas en reste. Alto ou soprano s’accorde avec le violon, le piano, avant de s’envoler dans un impro brève mais cinglante.Les sept mouvements s’enchaînent finalement trop vite, un peu plus d’une heure et Andy Emler nous présente son quintet. Puis nous laisse seul, à méditer ce set d’une musicalité rare.
On y était pourra-t-on dire un jour, en espérant qu’un label veuille bien accorder quelques crédits, quelques heures de studio, pour que ce The Emovin’ Ensemble existe aussi en disque.

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Samedi 29 septembre, c’est déjà le dernier des quatre jours de ce festival. Claude Tchamitchian, en grande forme, nous présente la soirée, en n’oubliant pas de remercier avec humour et constance tous les partenaires (institutionnels, techniques, logistiques, musicaux) et les bénévoles (tous impeccables et souriants) qui permettent cette sixième édition de ce festival à part. Musique innovante, ambiance conviviale, cadre magnifique. Un festival à taille humaine qui permet aussi une proximité avec les musiciens, c’est rare. Autre exception, le public, entre un bon tiers et une moitié ont moins de la quarantaine. Revenons à la musique…
Sur le programme, le premier set ressemblait à un challenge et une grosse interrogation. Lé Quan Ninh, « Autour de John Cage » percussions solo. Sur la scène, une grosse caisse posée sur son support à l’horizontale, des cymbales, un archet et une quantité de baguettes mais aussi des objets étranges dans un tel lieu, pommes de pin, galets, une lame de scie circulaire, …. Un triangle avec deux micros qui pointent vers son centre puis une caisse claire et ses instruments contondants.

Un set en quatre parties, improvisations sur la grosse caisse pour débuter et finir. Une pièce de John Cage intitulée,
« Composed Improvisation for snare drum alone« . Et, la plus passionnante, une composition pour triangle d’Alvin Lucier, « Silver Streetcar for the Orchestra » inspirée du triangle des tramways de New Orleans. On reste perplexe pendant quelques instants avant de rejoindre par une écoute attentive le musicien sur la scène. Les fréquences varient, les harmoniques montent du triangle et envahissent tout l’espace du théâtre. Le spectateur assis, prend sa part au passage. Il voit, il entend, il s’immerge dans les sons, fasciné. Quand Ninh revient à sa grosse caisse pour une dernière impro, on reprend un peu ses esprits pour suivre le rythme des baguettes, des cymbales frottées à même la peau du tambour, jusqu’au coup de final qui nous libère. On sort lentement, un peu sonné mais  envouté par cet instant musical intense.

Il fallait quelque chose de fort pour le deuxième concert de la soirée. Ce fut le cas avec le Big Band de Régis Huby. big band.jpgQuinze musiciens sont placés sur la scène heureusement assez profonde, car le vibraphone et le marimba de Illya Amar, occupe de l’espace avec, en plus, deux contrebasses (souvent l’un à l’archet, l’autre aux doigts). Un big band avec un seul cuivre! Le trombone de Matthias Mahler mais avec violon, celui de Régis Huby, (compositeur et chef d’orchestre),  l’alto de Guillaume Roy et le violoncelle de Atsushi Sakaï. Tous les trois étayés par des pédaliers d’effets bien garni. Les deux contrebassistes donnent la pulsation, tandis que Ilya Amar, quatre baguettes en mains, impressionne, passant de l’un à l’autre de ses instruments avec vitalité, dextérité et une incroyable musicalité, fort bien soutenu par le reste de l’orchestre. Deux guitaristes aussi, l’acoustique de Pierrick Hardy, lumineuse, claire et l’électrique de Marc Ducret, look guitar-héro, monstrueuse technique et soli incandescents.  Le batteur, Michele Rabbia, est tour à tour discret ou vigoureux avec ses baguettes ou mailloches.
Le projet, groupe comme répertoire, s’appelle « The Ellipse« . La musique de Régis Huby est au delà des barrières stylistiquse,  jazz, musique classique ou contemporaine. Il y a même des passages que Frank Zappa ne renierait pas. L’écriture est complexe et offre à chaque musicien le loisir de s’exprimer. On entend le plaisir  de jouer ensemble. Comme le disait en ouverture de la soirée Claude Tchamitchian (qui tient l’une des contrebasses de ce big band), « dans The Ellipse, le soliste c’est l’orchestre. » La boucle est donc bouclée avec la première partie de Lè Quan Ninh.
Il faut aussi saluer l’ingénieur du son de Régis Huby avec l’équipe technique du théâtre ) qui ont réussi un superbe architecture sonore où l’on entend  chacun et tous les instruments.
Les émouvantes prennent fin avec ce grandiose final. Heureusement, on peut partager un moment avec les musiciens venus rejoindre la petite buvette pour échanger autour d’un dernier verre, quelques impressions et sensations de cette soirée. Le percussionniste ira même jusqu’à sortir les partitions de Cage et Lucier pour mieux nous faire comprendre son travail, sa gestuelle, sa musique.
Rendez-vous est déjà pris pour 2019.

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Pierre Marcus 4et live @ La Colle sur Loup

Première visite de l’été au festival So Jazz pour voir le quartet de Pierre Marcus que l’on avait beaucoup apprécié en juillet dernier sur la scène du Nice Jazz Festival.
Le contrebassiste niçois a réuni un groupe de haute volée pour son nouvel album « Pyrodance » qu’il nous présente dans son intégralité ce mercredi. Au saxophone alto, Baptiste Herbin et son phrasé lyrique, ses soudaines envolées be-bop. Le pianiste Fred Perreard, dont les harmonies subtiles ornementent les mélodies du leader. Thomas Delor fait corps avec sa batterie, il vit intensément plus qu’il ne joue chacune des parties rythmiques. Derrière sa contrebasse, Pierre Marcus, auteur de toutes les compositions (à l’exception d’une très belle reprise de Lennie Tristano), semble vivre un moment de grâce.  Il nous rappelle avec humour et résolution que son CD est à vendre à la fin du concert. (il n’en restera plus un !) Un beau moment de jazz avec un groupe d’une grande cohésion et d’une musicalité exceptionnelle.

Chacun des membres du quartet de Pierre Marcus a sorti cette année un album avec sa propre formation. On y reviendra certainement par ici.

Jacques Lerognon

Ballaké et Vincent à la Fondation Maeght

C’est un très beau chat roux, nonchalamment  allongé sur un mur, tel un sphinx débonnaire, qui accueille le public, dans le labyrinthe Miró de la fondation Maeght  Le violoncelliste Vincent Segal et son vieux complice, Ballaké Sissoko avec sa kora prennent place sur la petit scène à l’ombre d’une œuvre monumentale de l’artiste catalan.Un concert à l’initiative du Festival de St Paul de Vence et de la Biennale Internationale de St Paul de Vence.

Il fait à peine jour mais les deux musiciens préfèrent jouer sans les éclairages prévus par l’organisation. Jusqu’à la pénombre, nous raconte Vincent Ségal, comme ils le font devant la maison de Ballaké Sissoko à Bamako. Leur répertoire est inspiré de la musique traditionnelle malienne qu’ils revisitent à leur manière. Le violoncelle joue le thème à l’archet mais sert aussi de percussions ou de rythmique, façon contrebasse jazz. Les voix de la Kora sont aussi multiples. La vingtaine de cordes pincées, frottées par Ballaké Sissoko, sonnent, résonnent, étonnent, entre harpe et luth.

Le dialogue des deux amis, des deux instruments, est intense, subtil. L’harmonie des harmonies. Un concert magique dans un cadre somptueux avec des musiciens singuliers.

Bryan envoute l’Opéra Garnier

Le 31/05/18 à l’Opéra Garnier –Monte-Carlo (98)

Les trois jeunes londoniennes de Paradisia ouvraient la soirée par une chanson à capella avant que l’une d’entre elles rejoigne une harpe et une autre un clavier rouge. Elles chantent quelques titres de leur album  » Sound of Freedom » dont une superbe reprise de Bruce Springsteen « Dancing in The Dark« , étonnement lumineuse. Après un entracte qui a permis aux retardataires de rejoindre leur place. Plus un seul strapontin n’est libre quand les huit musiciens prennent place sur la scène de l’opéra Garnier, précédant de peu Bryan Ferry. Costume noir, chemise blanche élégamment déboutonnée, il agrippe le micro pour entonner « The Main Thing« . Suivront pendant un heure et demi une collection de chansons empruntées tantôt au répertoire de Roxy Music, tantôt à celui de ses albums solos avec les incontournables « Slave To Love », « Avalon », « Love Is The Drug » et une version presque country de « Virginia Plain » où Chris Spedding s’en donne à cœur joie à la guitare (comme tout au long du set d’ailleurs). Le groupe est vraiment excellent, et fait bien plus que l’accompagner. Les deux choristes n’ont rien à envier (à tout point de vue!) à la Lisa Fischer des Stones. Le batteur Luke Bullen assure une pulsion rock à toute épreuve (Il y a du Ginger Baker chez ce jeune homme). Une violoniste, altiste, Marina Moore, pousse son instrument dans ses derniers retranchements, relayé par une saxophoniste, Jorja Chalmers, coupe à la Louise Brooks, aussi à l’aise au ténor qu’au soprano. En rappel, « Let’s Stick Together« , presque boogie, Ferry à l’harmonica, Spedding chorusse sur sa Gibson. Merveilleux final enchaîné sur la reprise d’une mythique chanson de John Lennon « Jealous Guy« . Beaucoup d’émotion avant de quitter ce bel opéra.

Bryan Ferry est encore un fringuant jeune homme de 73 ans que l’on espère bien revoir en live très bientôt.

Tie-Break et James Andrews

Un samedi soir de mars, la Nouvelle Orléans est venue à Nice, en la personne du trompettiste et chanteur James Andrews. Pendant plus de deux heures avec un groupe de musiciens azuréens, il a fait, ils ont fait la fête à la musique, au jazz traditionel. En commençant comme prévu au programme par du Fats Domino. Mais James Andrews, surnommé le Stachmo du Ghetto, il habite Treme, ne met pas longtemps avant d’entamer un thème de Louis Armstrong, qu’il imite par moment à merveille. Les classiques se suivent pour le plus grand plaisir du public qui est dans sa zone de confort, il connait tous les titres ou presque. Grâce au piano virtuose de Fred d’Oelsnitz, on a le droit à un St James Infirmary attaqué façon bossa, avant que le naturel reprenne le dessus. Le chanteur est aussi un vrai meneur de revue, il apostrophe le public cherchant son approbation, Il nous parle de son grand-père, de la série TV Treme dans laquelle il a joué. Lunettes de soleil sur le nez, il parodie avec tendresse Ray Charles. Il distribue les solos à chacun de ses acolytes en les remerciant et en les faisant applaudir. Excellent Fabrice Vaure, aux saxophones et clarinette dont les contrepoints résonnent de swing et d’un brin de malice. Gilliard Lopes, contrebasse et Max Miguel, batterie assurent la rythmique, le groove, sans lequel toutes ses belles harmonies pourraient tomber à plat. Il nous amène en marchant, I’ Walkin’, sur la Blueberry Hill avant de conclure par un rappel, deux rappels. La setlist est épuisée, les musiciens aussi mais James relance le groupe pour encore un petit dernier ou deux puisqu’on y est.


Avant, ce très long set, nous avons pu profiter pendant près d’une heure de la musique sophistiquée, élégante, métissée du trio Tiebreak dirigé du piano par Cyril Benhamou, avec Gérard Gatto, arborant un superbe T-shirt, à la batterie et Patrick Ferné à la contrebasse. Avec Enter The Temple, ils ont essayé de nous faire pénétrer dans l’esprit du groupe, rythmes impairs, harmonies originales et savantes, mélopées répétitives et entêtantes. Nous avons tenté de participer vocalement à leur Transe avant qu’ils finissent par un blues loin d’être conventionnel.

Tony Allen revient à Nice

Mise en bouche tonique  avec le Funktet de Fred Lusignant. Pas de doute, c’est bel et bien du funk que l’on va entendre pendant plus 45 minutes. Des les premières mesures d’un tube de Trombone Shorty jusqu’à celles  de Fred Wesley pour finir sans oublier deux petits Herbie Hancock. De l’énergie à revendre, du groove à foison. Alain Asplanato, le batteur la régularité métronomique rythme la fougue de ses compères. Le leader souffle dans son trombone sans relâche. Il chante aussi pour un medley, plus swing, de St James Infirmary et Mimnie The Moocher. On retiendra surtout la très belle performance du saxophoniste Benjamin Boutant, très inspiré ce soir-là.

Nous étions fin prêt pour accueillir Tony Allen et ses musiciens. Un Tony Allen en très grande forme qui, baguettes en mains, nous démontrera, pendant un très long set, qu’il est bel et bien toujours le roi de l’Afro Beat! Au programme, les nouvelles compos de son Album The Source, le premier chez Blue Note. Placé tout au fond de la scène, le batteur au drumming si particulier fait de souplesse et de précision, laisse ainsi beaucoup de place à ses musiciens. Le contrebassiste Mathias Allamane ne le quitte pas des yeux, guettant le moindre changement de tempo, la plus petite inflexion de rythme. Jean Philippe Dary presque minimaliste au piano devient volubile sur son synthé au son d’orgue. Le guitariste à la chevelure léonine, apparemment pas Indy Dibong, reste assez discret derrière sa Fender. Quant aux deux cuivres, côte jardin, ils assurent le spectacle, bougeant, dansant tout au long du concert, sans pourtant négliger de souffler avec un cocktail de fougue et d’émotion  dans la trompette pour Nicolas Giraud et le sax pour Yann Jankielewicz. Avec des concerts de cette qualité, il va falloir bientôt pousser les murs du Forum Nice-Nord qui affichait, une fois de plus, complet.

 

Macha Gharibian à Cannes

Nous avions déjà pu entendre Macha Gharibian, cet automne à Jammin’ Juan. Mais le show case fut un peu frustrant par sa courte durée (mais c’est aussi le principe des show cases, me direz-vous!) C’est donc en quartet que se présentait la pianiste et chanteuse  dans la très confortable salle de l’Espace Miramar à Cannes. Nous avons pu écouter en grande partie le répertoire de Trans Extended paru en octobre dernier mais aussi quelques surprises dont le très enlevé 50 Ways To Leave Your Lover, le tube de Paul Simon. Macha Gharibian chante en anglais, en arménien (Anoushes, une très émouvante chanson dédiée à sa grand-mère). Les tempi sont généralement assez lents mais le guitariste David Poteaux-Razel sait y mettre de l’énergie avec sa curieuse guitare sans tête de manche. Il vit chacun des morceaux avec une grande ferveur, rythmant ses soli avec la tête, le torse, les pieds, quelques amusantes grimaces accompagnent aussi son jeu tout au long du manche, bottleneck ou non.  Théo Girard, vieux complice musical de Macha, garde quant lui la plupart du temps les yeux fermés, concentré sur sa contrebasse, à l’écoute de sa leader. Dré Pallemaerts, le batteur belge du groupe assure une assise rythmique aussi efficace que discrète. On voyage beaucoup avec Macha et son groupe en Arménie certes mais aussi à New York où elle a étudié, M-Train, au Japon, Mount Kuruna ou pour finir en beauté avec Saskatchewan, le titre le plus représentatif de son répertoire. Métissage musical, culturel. Jazz, world, pop ou même folk. Un thème qu’elle dédie à tous les migrants du monde. Idéal pour reprendre la route vers la maison. Mais comme la soirée était organisée en collaboration avec l’Association de l’Union des Arméniens de Cannes, les spectateurs ont eu droit, pour leur plus grand plaisir, à un petit buffet de spécialité, accompagné d’un goûteux Raki. Des gens qui savent recevoir.