Se Souvenir des Belles Choses

La & Ca : Se Souvenir des Belles Choses

(InOuie)

Avec un titre aussi optimiste, »Se Souvenir des Belles Choses », le groupe La & Ca (qui signifie en portugais, «Là-bas et ici») ne pouvait nous offrir qu’un album résolument enjoué et, de fait, l’écoute de ce disque met un léger brin de bonheur entre les oreilles. La formation, violoncelle, claviers, clarinette et batterie, est atypique pour du jazz, en était-ce d’ailleurs? Peu importe puisque leur musique séduit dès la première écoute. Le violoncelle d’Audrey Podrini tient une jolie place, tantôt la basse du quartet (façon viole de gambe baroque), tantôt de lumineuses lignes mélodiques ou un soutien aux envolées lyriques, tourbillonnantes de la clarinette de Vincent Périer qui mène souvent la danse. On entend poindre le percussionniste, derrière le batteur qu’est Zaza Desiderio, c’est lui qui instille quelques particules de Brésil, une légère touche d’Amérique du sud, avec sa frappe syncopée, ses rythmes chaloupés. La petite équipe ne joue pas complètement en acoustique car Camille Thouvenot délaisse, de temps à autres, les touches de son piano pour moduler quelques sonorités électriques sur un bon vieux Moog (magie d’un temps retrouvé).
Jazz de chambre, comptines instrumentales, airs qui virevoltent, quatuor à rêves, poèmes en notes. Ce disque est un peu tout ça et bien d’autres choses encore au gré de votre humeur.

Un très beau livret est inclus dans le digipack du CD.  Bien qu’il n’y ai aucune partie chantée, chaque titre est illustré d’un texte, bien souvent du compositeur, ainsi que d’une photo.  Le plaisir est ainsi complet.

Publicités

Lorenzo Naccarato

Lorenzo Naccarato Trio Nova Rupta

(Laborie Jazz / Socadisc)

Pour son second album, le pianiste italo-toulousain, Lorenzo Naccarato reprend la formule piano, basse batterie assez classique mais avec une musique qui ne l’est pas du tout. Pas de standards gentiment repris ou réarrangés, des compositions personnelles très fortes, inspirées autant de la musique classique (sa formation initiale), contemporaine et bien sûr jazz, on ne croise pas la route de Laurent Cugny ou Claude Tchamitchian impunément.  Dix thèmes aux harmonies somptueuses. Le piano est là devant, dans les mélodies, dans des boucles qui aiment à se répéter longtemps comme pour mieux nous entrainer dans ce voyage musical. Benjamin Naud à la batterie et Adrien Rodriguez à la basse ne sont pas en reste, loin de se contenter d’être les rythmiciens de service, ils assurent une trame fine pour leur leader mais n’hésitent pas à casser la structure ou à prendre le relais du pianiste dans ses envolées oniriques. Lorenzo Naccarato réussit une belle transition entre Monk et Philip Glass.
Un album dans lequel on plonge comme dans un délicieux tourment.

 

Plucked’N Dance

Violaine Cochard & Edouard Ferlet: Plucked’N Dance

(Alpha Classic/Outhere Music)

Après un album consacré à J.S. Bach, (Bach: Plucked / Unplucked chez Alpha) le pianiste Edouard Ferlet retrouve sa complice claveciniste Violaine Cochard pour une nouvelle expérience en duo, cette fois–ci alimentée par les compostions de musiciens aussi divers que Bartók, Satie, Purcell, Rameau, Moussorgski ou même Ferlet, lui-même. Le piano et le clavecin sont posés côte à côte comme pour permettre aux interprètes de s’épier du coin de l’œil car on a bel et bien l’impression que ce disque est à la fois un jeu, un corps à corps et un brillant exercice de style. Le titre du premier morceau nous le confirme d’ailleurs: Bartok ‘n’Roll. Un rif de basse joué au piano, suivit en accords par le clavecin. Puis vient la mélodie d’abord en contrepoint puis rapidement en contrepieds. Car tous ces airs composés, détournés et arrangés par Ferlet, sont savamment déconstruits par le duo qui s’en donne à cœur joie. La claveciniste empruntant aux ornementations du baroque, le pianiste aux impros du jazz et tous les deux, parfois, aux dissonances de la musique contemporaine. Il suffit pour s’en convaincre d’écouter le délicieux « Les cinq sauvages » inspiré d’un passage des Indes Galantes de Rameau, ou le final tiré de « Tableaux d’une exposition« . On croit reconnaitre un bout de mélodie mais ils ont tôt fait de la faire danser entre leurs deux claviers. Il convient de rajouter que la prise de son remarquable rajoute au plaisir que nous procure ce « Plucked’N Dance ». Les instruments aux sonorités très contrastées, la puissance imposante des cordes frappées du Yamaha face au timbre métallique et lumineux des cordes pincées, aux harmoniques plus courtes, du clavecin, sont superbement rendus sur l’enregistrement. On distingue parfaitement chaque note et son placement dans l’espace, tout comme l’intensité de la frappe, juste pour permette à la musique de prendre sa place, toute la place.

Alors dansez- maintenant!

Stéphane Galland et les mystères du Kem

Stéphane Galland: & (The Mysteries of ) Kem

(Out Note Records)

Le batteur belge Stéphane Galland est capable de jouer aussi bien avec Axelle Red qu’avec le guitariste virtuose Mac Ducret,  avec Ibrahim Maalouf ou dans le trio Aka Moon dont il membre fondateur. Plus de 25 ans de carrière mais cet album n’est que le deuxième qu’il signe de son nom.

Il s’est associé avec trois jeunes musiciens européens et un joueur de flute indien pour un voyage vers l’Égypte (Kem désignant la couleur noire du limon du Nil) et ses rythmes ancestraux, en symbiose avec les compos de Stéphane Galland.  Mais on reste bel et bien dans du jazz et du bon. Piano (excellent Bram De Looze) et sax (Sylvain Debaisieux) se jouent de tous les tempos arides, impairs et pourtant dansants du batteur et mêlent leurs harmonies avec chaleur et virtuosité aux sons des flutes carnatiques (de l’Inde du Sud donc). Ils sont rejoints pour un titre (Memetics) par Ibrahim Maalouf himself et sa trompette Un morceau qui donne l’impression de faire un bout de chemin dans les dunes à dos de chameau. Un album qui gagne en intensité et en émotion de plages en plages et transcende les frontières du temps et de l’espace. Envoutant.

French Touch

Stéphane KERECKI Quartet: French Touch

(Incises/Outhere)

Après un excellent album, Modern Art, déjà chez Incises avec Daniel Humair et Vincent Lê Quang puis le somptueux Aïrés avec Airelle Besson et Edouard Ferlet, Stéphane Kerecki retrouve son quartet pour un étrange projet. Jouer, arranger, interpréter, en jazz acoustique, la musique de musiciens français de notre temps tels, entre autres, les groupes électro Air, Justice ou Daft Punk ou le musicien contemporain Christophe Chassol ou Phoenix, plus rock indé. Challenge parfaitement réussi, le résultat est totalement séduisant même si on ne connait (ou ne goute) pas la musique des groupes cités. L’incandescent Emile Parisien nous gratifie, au sax soprano, de ses superbes phrases dont il a le secret. Jozef Dumoulin alterne entre piano et Rhodes (la seule entorse à l’acoustique pure), il dialogue de fort belle façon tant avec Parisien qu’avec la contrebasse de Kerecki qui ne saurait se satisfaire -fort heureusement – d’un simple rôle de rythmicien. Le batteur Fabrice Moreau non plus, d’ailleurs. Omniprésent, il souligne ou accentue du bout de ses baguettes, tel ou tel passage. Un jazz innovant, magnétique, tout à fait de notre temps.

On notera la grande cohésion du groupe car, bien qu’enregistrés en studio, tous les titres sont joués façon « live » pour une plus grande spontanéité. Et, vous allez l’entendre, ça sonne!

L’album est dédié à la mémoire du regretté pianiste John Taylor avec qui Stéphane Kerecki a beaucoup joué.

Tony, Stu & Gergo

La salle Jean Vigo de l’Espace Magnan est déjà quasiment pleine quand le groupe Yang prend place sur scène. Un groupe de rock instrumental monté par Frédéric L’Épée, guitariste bien connu de tous les azuréens, fan de la six-cordes. Il a enseigné la guitare a un bon nombre d’entre eux. Il y en avait dans la salle et même sur scène puisque Laurent James, l’homme à l’Ibanez vert fluo façon Steve Vai , a étudié avec Frédéric avant d’intégrer son groupe des années plus tard. Un set d’une petite heure qui explore leurs trois albums. Dans la majorité des thèmes les deux guitares jouent en contrepoints, Laurent à gauche, très distordu, Frédéric à droite, et son superbe son de Gibson Les Paul. L’influence Frippienne est indéniable mais certains anciens se rappellerons Philharmonie, le précédent groupe du leader. D’autres morceaux sont beaucoup plus énervé et font un bon pont avec le groupe qui arrive juste après le cours changement de plateau. Il ne reste de la place que sur scène car, dans la salle, le moindre siège est occupé.

Stuart Hamm, vêtu d’un pantacourt et d’un T-shirt flanqué d’une clé de Fa, arrive, basse en main. Gergo Borlai, tout sourire, se glisse derrière son imposant drumkit puis, élégant, malgré sa casquette à l’envers, Tony MacAlpine s’assoit sur un tabouret de bar placé près d’un clavier. Sa guitare a huit cordes ce soir. Il va en tirer le maximum pendant près de 90 minutes intenses, métalliques sous les coups de boutoir telluriques du batteur hongrois.  Stuart Hamm manie sa basse à 6 cordes avec une certaine décontraction, se promenant sur le manche de bas en haut puis de haut en bas, un coup d’œil à Tony, un autre à Gergo et laisse le gros son rouler. On aurait tendance à penser que quand tu as un bassiste comme lui, point n’est besoin de guitariste… Sauf si c’est MacAlpine! Des morceaux tirer de son dernier CD, des plus anciens mais aussi quelques thèmes de Stu où il s’amuse à la basse en slap, en taping, avec les doigts, toujours ponctués par les coups de boutoir de Borlai.  Il s’essaye même à un blues, très lent, basse, cymbales quelques notes de gratte, et puis un long slide sur la basse et le tonnerre se déclenche. MacAlpine s’amuse avec son clavier, franchement pas vraiment convaincant sauf quand il nous fait sa désormais classique étude de Chopin. Un final, un rappel puis ils nous retrouvent dans le lobby pour bavarder, selfier, et dédicacer quelques disques.

Quelle soirée! Il valait cependant mieux ne pas avoir oublier ses bouchons d’oreille. Ils en avaient pourquoi pas nous!

Après un tel concert, tu rentres à la maison, tu vois ta vieille gratte qui repose sur son stand et tu te demandes si c’est bien du même instrument qu’il s’agit. Peu importe qu’elles aient 6 ou 8 cordes.

Un grand merci à Uncool Events de nous permettre d’assister à de tels moments

(le 03/10/18 à la salle Jean Vigo -Nice)

Deux soirées aux Bernardines

En sortant d’un concert, on a parfois l’impression d’avoir vécu un instant privilégié. Un moment de pur bonheur musical. Ce fut le cas ce jeudi 27, à Marseille. Andy Emler créait avec son quintette « The Emovin’ Ensemble« , une commande de Claude Tchamitchian, le directeur du festival « Les Emouvantes ».  Accompagné donc par le violoniste Dominique Pifarély, le saxophoniste Matthieu Metzger, le bassiste Sylvain Daniel et le batteur Éric Echampard. Une suite en sept mouvements pour un groupe inédit.  Un jazz de chambre moderne, une musique très écrite qui laisse pourtant une grande liberté aux musiciens. Dominique Pifarély au violon ne se gêne pas pour distiller quelques lignes mélodiques (parfois légèrement tziganes) sur les accords du piano d’Andy Emler souriant et concentré.  Basse et batterie assurent la cadence, les cadences, mais Sylvain Daniel,médiator dans la bouche, s’échappe de temps à autre pour un chorus vibrant sous l’œil (un peu goguenard) de Matthieu Metzger qui n’est pas en reste. Alto ou soprano s’accorde avec le violon, le piano, avant de s’envoler dans un impro brève mais cinglante.Les sept mouvements s’enchaînent finalement trop vite, un peu plus d’une heure et Andy Emler nous présente son quintet. Puis nous laisse seul, à méditer ce set d’une musicalité rare.
On y était pourra-t-on dire un jour, en espérant qu’un label veuille bien accorder quelques crédits, quelques heures de studio, pour que ce The Emovin’ Ensemble existe aussi en disque.

~~

Samedi 29 septembre, c’est déjà le dernier des quatre jours de ce festival. Claude Tchamitchian, en grande forme, nous présente la soirée, en n’oubliant pas de remercier avec humour et constance tous les partenaires (institutionnels, techniques, logistiques, musicaux) et les bénévoles (tous impeccables et souriants) qui permettent cette sixième édition de ce festival à part. Musique innovante, ambiance conviviale, cadre magnifique. Un festival à taille humaine qui permet aussi une proximité avec les musiciens, c’est rare. Autre exception, le public, entre un bon tiers et une moitié ont moins de la quarantaine. Revenons à la musique…
Sur le programme, le premier set ressemblait à un challenge et une grosse interrogation. Lé Quan Ninh, « Autour de John Cage » percussions solo. Sur la scène, une grosse caisse posée sur son support à l’horizontale, des cymbales, un archet et une quantité de baguettes mais aussi des objets étranges dans un tel lieu, pommes de pin, galets, une lame de scie circulaire, …. Un triangle avec deux micros qui pointent vers son centre puis une caisse claire et ses instruments contondants.

Un set en quatre parties, improvisations sur la grosse caisse pour débuter et finir. Une pièce de John Cage intitulée,
« Composed Improvisation for snare drum alone« . Et, la plus passionnante, une composition pour triangle d’Alvin Lucier, « Silver Streetcar for the Orchestra » inspirée du triangle des tramways de New Orleans. On reste perplexe pendant quelques instants avant de rejoindre par une écoute attentive le musicien sur la scène. Les fréquences varient, les harmoniques montent du triangle et envahissent tout l’espace du théâtre. Le spectateur assis, prend sa part au passage. Il voit, il entend, il s’immerge dans les sons, fasciné. Quand Ninh revient à sa grosse caisse pour une dernière impro, on reprend un peu ses esprits pour suivre le rythme des baguettes, des cymbales frottées à même la peau du tambour, jusqu’au coup de final qui nous libère. On sort lentement, un peu sonné mais  envouté par cet instant musical intense.

Il fallait quelque chose de fort pour le deuxième concert de la soirée. Ce fut le cas avec le Big Band de Régis Huby. big band.jpgQuinze musiciens sont placés sur la scène heureusement assez profonde, car le vibraphone et le marimba de Illya Amar, occupe de l’espace avec, en plus, deux contrebasses (souvent l’un à l’archet, l’autre aux doigts). Un big band avec un seul cuivre! Le trombone de Matthias Mahler mais avec violon, celui de Régis Huby, (compositeur et chef d’orchestre),  l’alto de Guillaume Roy et le violoncelle de Atsushi Sakaï. Tous les trois étayés par des pédaliers d’effets bien garni. Les deux contrebassistes donnent la pulsation, tandis que Ilya Amar, quatre baguettes en mains, impressionne, passant de l’un à l’autre de ses instruments avec vitalité, dextérité et une incroyable musicalité, fort bien soutenu par le reste de l’orchestre. Deux guitaristes aussi, l’acoustique de Pierrick Hardy, lumineuse, claire et l’électrique de Marc Ducret, look guitar-héro, monstrueuse technique et soli incandescents.  Le batteur, Michele Rabbia, est tour à tour discret ou vigoureux avec ses baguettes ou mailloches.
Le projet, groupe comme répertoire, s’appelle « The Ellipse« . La musique de Régis Huby est au delà des barrières stylistiquse,  jazz, musique classique ou contemporaine. Il y a même des passages que Frank Zappa ne renierait pas. L’écriture est complexe et offre à chaque musicien le loisir de s’exprimer. On entend le plaisir  de jouer ensemble. Comme le disait en ouverture de la soirée Claude Tchamitchian (qui tient l’une des contrebasses de ce big band), « dans The Ellipse, le soliste c’est l’orchestre. » La boucle est donc bouclée avec la première partie de Lè Quan Ninh.
Il faut aussi saluer l’ingénieur du son de Régis Huby avec l’équipe technique du théâtre ) qui ont réussi un superbe architecture sonore où l’on entend  chacun et tous les instruments.
Les émouvantes prennent fin avec ce grandiose final. Heureusement, on peut partager un moment avec les musiciens venus rejoindre la petite buvette pour échanger autour d’un dernier verre, quelques impressions et sensations de cette soirée. Le percussionniste ira même jusqu’à sortir les partitions de Cage et Lucier pour mieux nous faire comprendre son travail, sa gestuelle, sa musique.
Rendez-vous est déjà pris pour 2019.

Du blues, du jazz et du roman noir… Et du bon vieux Rock