Mette Henriette, opus 2

Mette Henriette: Drifting

(ECM)

La carrière discographique de la saxophoniste et compositrice norvégienne d’origine Sami, Mette Henriette, commence il y a 7 ans avec un coup d’éclat, un double album, deux formations différentes sur le prestigieux label ECM. Elle revient ces jours-ci avec son opus 2, intitulé Drifting. Une flânerie de sept années et retour dans la maison de Manfred Eicher. Le pianiste Johan Lindvall est toujours à ses côtés, la violoncelliste australienne Judith Hamann, véritable tisseuse de sons, complète ce lineup hardi. Quinze pièces courtes, beaucoup ne dépassent pas les deux minutes. Autant de petites historiettes narrées par le sax ténor. Ambiance méditative, pas d’instrument rythmique, habile superposition des timbres. Le violoncelle se glisse dans les entrelacs des notes du piano, duotte avec le sax.
Alors jazz, musique de chambre expérimentale? Peu importe, il n’est pas nécessaire de mettre tout dans des cases. Profitons de ces trois quart d’heure d’enchantement, cela valait vraiment la peine de les attendre…  

Emmanuel Borghi Trio

Emmanuel Borghi Trio :
Watering The Good Seeds

(Triton / L’Autre Distribution)

Emmanuel Borghi : Piano, Théo Girard : Contrebasse, Ariel Tessier : Batterie

Pianiste, claviériste, Emmanuel Borghi multiplie les projets. Entre deux albums très électrique du groupe One Shot, il crée un nouveau trio acoustique avec deux jeunes musiciens qui ont le vent en poupe, le batteur Ariel Tessier (on peut l’entendre notamment dans le trio House Of Echo) et le contrebassiste Théo Girard (longtemps ailier de Macha Gharibian). Sur la base de quelques anciennes compositions qui végétaient dans un tiroir, Borghi se lance dans de nouveaux arrangements peaufinés pendant les périodes de confinements.  Et donc, insérés entre Opening et Conclusion, cinq thèmes d’un jazz vivifiant, contemporain qui fait la part belle à l’improvisation. Si dans son précédent trio les notes de piano jonglaient avec la contrebasse de J.P. Viret et les baguettes de Philippe Soirat, dans ce Watering The Googd Seeds, Emmanuel Borghi est poussé dans ses retranchements par les deux jeunes pousses du jazz hexagonal. Et, ils sont loin de se contenter d’assurer une rythmique pour les mélodies du pianiste. Ils le catalysent, mieux ils le subliment pour propulser le groupe vers un état nouveau. Et qu’un titre For S.R soit dédié à Steve Reich n’a rien d’étonnant tant cette musique flirte avec le style dodécaphonique.
Cela bruisse pas mal autour des anciens ou actuels claviers de Magma qui continuent de bâtir une œuvre remarquable en dehors de la bande à Vander. Simon Goubert et son album solo (Pee Wee 2022) à la batterie. Thierry Eliez et son hommage à Keith Emerson Emerson Enigma (Dood Music). Sans oublier, le très bel album piano-voix plurielles de Patrick Gauthier dans l’Entrelacs des Roses Pierres (Assaï Records) . Emmanuel Borghi en arrosant ses graines , y rajoute sa pierre angulaire avec ce trio électrisant.

Christian Escoudé à l’espace Grappelli

Christian Escoudé: guitare, Fred d’Oelsnitz au piano, Yoann Serra à la batterie et Jean-Marc Jafet à la basse

C’est avec un plaisir non contenu que l’on retrouve le chemin de la salle Grappelli, dans l’ex CEDAC de Cimiez désormais Anima Nice.

Lieu mythique de nombreux concert jazz et blues qui retrouve enfin sa vocation. Entièrement rénové le lieu sent encore le neuf ou presque. Et quelle meilleure façon d’entamer cette année de concert que ce quartet de Christian Escoudé, monté autour d’un trio de pointures niçoise. Une courte intro puis le guitariste, son ES-175 en main,

rejoint ses compères et entame un thème fameux  » In and Out » de Wes Montgomery, suivi d’un très swinguant « Hungary » signé de Django Reinhard. La tonalité du set est donnée, les quatre musiciens ont choisi de rendre hommage à deux des plus grands guitaristes jazz, le swing manouche de Django et le bop tout aussi swing de Wes! Tantôt debout, tantôt assis, Escoudé qui porte bien ses 75 ans, enchaîne les chansons -ainsi qu’il les appelle- toujours parfaitement soutenu par sa rythmique azuréenne qui s’offre régulièrement de beaux soli. La virtuosité de Jean-Marc Jafet,

le swing de Yoann Serra avec baguettes et balais

et les magnifiques interventions au piano de Frédéric d’Oelsnitz. Ah, cette intro de « Just One Of Those Things »…

Et oui, ils ont fait un petit écart avec un Cole Porter avant l’inévitable (il nous aurait manqué) « Nuages ». Pas le morceau préféré de Django nous rappelle Escoudé mais celui qu’il jouait encore et encore. La fin du set arrive tout comme l’heure du rappel avec une très belle et joyeuse interprétation de « Moon River ». L’ombre d’Audrey Hepburn est passé juste devant la scène le temps d’un instant avant de nous rendre à la nuit.

Merci à Philippe d’Anima Nice et David de Imago Productions pour nous avoir proposer cette belle soirée.

Le 06/01/23 à la Salle Grappelli – Nice (06)

Luca Aquino à Umm Qais

Luca Aquino: Gadara

(Bonsaï Music)

Humam Eid (qanoun et oud), Basem Aljaber (contrebasse), Maen Al Sayyed (percussions  arabes), Mohammad Albattat (violon), Moayad Saleh (violon), Rino De Patre (guitare, arrangements)

Six ans après son album « Petra » (Bonsaï Music/ Tagi Records), Luca Aquino retourne en Jordanie avec sa trompette, dans un lieu tout aussi mythique, la ville de Umm Qais qui s’appela un temps Antioche mais aussi Gadara –le nom de l’album- qui, en hébreu, signifie frontières. Joli symbole tout comme la main de fatma qui illustre l’album. Cinq doigts qui font une main. Le talisman porte-bonheur mais aussi une ode à la paix à cette croisée des chemins.

Le trompettiste réunit sur neuf titres, cinq musiciens jordaniens et un guitariste italien, qui signe les arrangements. Neuf compositions originales ou traditionnelles qui sont toutes autant de prières pour une plus grande fraternité. Des suppliques distillées ou susurrées par la trompette cajoleuse d’Aquino, enrobées d’harmonies et de rythmes orientaux par le oud, le qanoun (une sorte de cithare orientale) , les percussions ou les violons. Guitare et contrebasse coloriant de jazz ces mélodies qui semble vibrer à l’unisson des pierres et des colonnes de la cité antique.

Disponible en numérique uniquement:
https://idol-io.link/Gadara

Les RdV MANCA : Proxima Centauri

Marie-Bernadette Charrier (saxophone) – Sylvain Millepied (flûte)
Hilomi Sakaguchi (piano) – Benoit Poly (percussion)
Christophe Havel (électronique) – Muriel Ferraro (voix)

Pour ce dernier concert de la saison et, probablement, dernier concert MANCA, tout court, le CIRM a convié au Musée Chagall l’ensemble de musique contemporaine Proxima Centauri dans un programme intitulé  Une Clairière quand même . L’occasion d’interroger le dialogue entre instruments, voix et électronique. Une saxophoniste, une pianiste, une chanteuse, un percussionniste, un flutiste et derrière ses écrans, Christophe Havel, compositeur et réalisateur en informatique musicale. Tous supervisé et mis en ondes par Camille Giuglaris, l’ingénieur du son du CIRM. Six pièces d’une dizaine de minutes chacune dont la première, « Ouverture. Une clairière » une composition de Núria Gimenez-Comas est une création et commande spéciale pour ce festival. Saxophone et flûte tentent de tisser une mélodie alors que le piano rejoint les percussions , deux speakers font entendre leurs voix auxquelles fait écho le chant de Muriel Ferraro. Sur six enceintes reparties dans la salle des sons électro-acoustiques viennent parachever le dispositif. Difficile de donner des impressions car c’est une musique que chacun ressent à sa façon. C’est aussi le cas de la composition qui suit (et des autres d’ailleurs). Christophe Havel signe cette pièce,  Pli d’Eden pour percussions et saxophones (baryton et soprano alternativement). Bien que très écrite -comme il se doit- ce thème n’aurait certainement pas déplu à Albert Ayler ou Ornette Coleman, deux apôtres du free jazz.  Il en sera de même pour Coliseum  de Pierre Jodlowski qui clôt le concert, flûte et piano retrouvent sax, marimba, grosse caisse and co, tous filtrés par des dispositifs électroniques pilotés depuis la console à l’arrière. Un entrelacs de sons, de percussions qui laissent le spectateur un brin pantois mais dans un véritable enchantement.

Il ne reste plus qu’à souhaiter qu’une bonne fée (ou un élu) se penche sur le sort du CIRM afin que perdurent leurs festival et actions pédagogiques.
La ville de Nice ne saurait se passer d’un tel outil d’ouverture d’esprit et de perception de la musique.

Muriel Grossman and her boys

Si elle n’est pas une nouvelle venue sur la scène jazz européenne, la saxophoniste Muriel Grossmann se fait tout de même rare dans les salles azuréennes. La venue de son nouveau quartet à Cannes dans le cadre des Jeudis du Jazz est une belle occasion de découvrir sa musique en live! Un organiste catalan Abel Boquera, un batteur Uros Stamenkovic et un guitariste Radomir Milojkovic tous deux d’origines yougoslaves, elle-même est viennoise mais tous vivent à Ibiza. Point n’est besoin de bassiste, Abel s’en charge sur le pédalier du Hammond, de discrètes lignes de basse

qui soutiendrons le groupe tout au long du set. La saxophoniste entame le concert avec son soprano, elle alternera régulièrement avec un ténor et plus rarement avec son alto. Le phrasé très coltranien au début se fera plus rugueux ou plus câlin par la suite.  

De temps à autre, pendant les solos de guitare ou d’orgue, elle délaisse ses sax pour quelques colliers de grelots comme autant de percussions qu’elle regarde avec passion.

Muriel Grossmann signe toutes les compositions, un répertoire extrait des deux derniers albums du groupe (Union et Universal Code). La guitare sait se faire swing dans les chorus,

l’organiste nous offrent quelques belles envolées, toujours savamment rythmées par un batteur dont la frappe,

pourtant énergique, n’envahit jamais l’espace sonore du quartet.
Une bien belle découverte.

01/12/22 au Théâtre Alexandre III – Cannes (06)

A Vos Baguettes…

Daniel Dumoulin :
Batteurs en 150 figures

(Editions du Layeur)

De Zutty Singleton, batteur né en 1898, en Louisiane à Matt Garstka, qui a vu le jour en 1989, le drummer de Animal As Leader, Daniel Dumoulin et son équipe explore le monde de la batterie à travers 150 figures qui, baguettes en mains, ont marqués le jazz, le rock, la pop et même le hard-rock. Une mine de 465 pages et plus de 2kg. Chaque entrée de cette véritable encyclopédie comporte une biographie, une sélection discographique totalement subjective et totalement assumée ainsi qu’une iconographie incluant photos et visuels de vinyles ou CD !  On découvre ainsi un grand nombre de musiciens rares qui faisait la frappe derrière des géants. Et pour ceux que l’on connait déjà, une petite anecdote vient parfois nous étonner. Les batteuses ne sont pas oubliées même si elles sont peu nombreuses et n’apparaissent que tard. La première citée est Sheila E. qui a joué avec Prince, la dernière de la sélection étant notre dynamique frenchy Anne Paceo. Bien sûr, en parcourant la liste de ces 150 personnages, on se dit: tient, ils ont oublié celui-là, on a tous un batteur fétiche surtout parmi les jeunes d’aujourd’hui qu’on aurait bien aimé voir ici (Gautier Garrigue pour ma part) Un magnifique ouvrage, qui posé sur une table, se déguste par petit bout en piochant deci-delà comme dans un saladier de cerises estivales.   

Duo Continuum

Duo Continuum: A Petits Pas

(Label MCO/Socadisc)

Jean-Marc Larché, saxophones; Yves Rousseau, contrebasse

On ne peut pas dire que le contrebassiste, compositeur Yves Rousseau se complaise dans sa zone de confort. Après un très bel album en septet qui évoquait ses influences rock seventies (Fragments –Yolk-2020), puis un programme composé pour l’orchestre de Normandie et le griot Oua-Anou Diarra (Alter Ego-MCO-2021), il retrouve, pour cet opus 2022, le saxophoniste Jean-Marc Larché et leur duo Continuum. Quinze pièces de musique, souvent courtes dont ils se partagent les compositions même s’ils empruntent deux thèmes au fameux Jean-Sébastien de Leipzig. Dialogues intimes, jazz de chambre empreint de musique minimaliste. Conversations presque murmurées où chacun des musiciens est à l’écoute de l’autre pour pouvoir mêler les voix de leur instrument dans une improvisation élégante. La contrebasse cajole le soprano, l’alto ondule sous les frottements de l’archet. Leur musique est une caresse de l’âme. Elle évoque une longue promenade automnale avec le ou la bien aimée, à petits pas donc, sous un ciel qui n’est pas encore triste.

Janis et Jorma

Janis Joplin & Jorma Kaukonen:
The Legendary Typewriter Tape

(Omnivore Records)

Janis Joplin: vocals; Jorma Kaukonan: guitare;
Margareta Kaukonen: Typewriter

En ce 25 juin 1964, Madame Kaukonen (Margareta de son petit nom), tape, avec la détermination d’un Dashiell Hammett survolté, sur son Underwood dans le salon de l’appartement familial.

A l’autre bout de la pièce, la jeune Janis Joplin, 21 ans et, celui qui à 24 ans n’est pas encore le guitariste du Jefferson Airplane, Jorma Kaukonen, tentent de faire un peu de musique ensemble. Ils ont un magnétophone à bandes et, malgré les tcha, tchak, gling de l’épouse, ils vont -mais ils ne le savent pas encore- livrer quelques sept petites perles bluesy à la postérité. « Est-ce qu’on enregistre? » demande Janis en regardant le bruit fait par les touches de la machine à écrire. Jorma, impassible, s’accorde et c’est parti pour Trouble In Mind. Ils enchaineront par Long Black Train puis, plus tard, par le fameux Hesitation Blues qui fera le bonheur des fans du Hot Tuna à presque tous leurs concerts. Ils finissent cette séance par une compo de la chanteuse, Daddy, Daddy, Daddy.  Jorma a déjà son style inimitable à la six-cordes acoustique et une parfaite maitrise du manche, quant à la voix de Miss Joplin elle n’est pas encore martyrisée par les excès. Un petit bijou! 23 courtes minutes magiques qui réapparaissent enfin en numérique, en CD et en vinyle avec un son remasterisé. On est loin des K7 pirates de 6 ou 7e génération qui circulaient sous le manteau et dont le pleurage et le scintillement rendaient presque inaudible la musique et pourtant déjà quel bonheur.

Du blues, du jazz et du roman noir… Et du bon vieux Rock