Laurent David est un bassiste électrique qui aime à tenter des expériences musicales qui sortent des sentiers battus. Il partage sa vie entre Paris et New York ; des lieux qui nourrissent ses gouts et ses envies musicales. Il y a eu l’élégance de son album solo Naked (Label Durance 2019) et les fulgurances de son trio M&T@L où il revisitait en mode jazz-métal quelques titres du groupe Metallica : IK (Label Durance 2016). C’est plus vers ce dernier que tend le nouvel opus, lui aussi en trio mais avec deux musiciens étasuniens : Ed Rosenberg III aux saxophones basse et ténor ; Kenny Grohowski à la batterie (il a beaucoup joué avec[jl1] John Zorn) . Opus double puisqu’un EP de 10 minutes Ten complète l’album lui-même Ten Billion Years. Il n’est pas aisé de pénétrer l’univers musical compact du groupe. Les strates se superposent. Les notes s’étirent, faiblissent puis enflent. Les basses envahissent l’espace cinglées par les cymbales. Entre jazz et métal avec un brin d’esprit punk. Pas de shredder ici, les tempi sont lents (à l’extrême parfois mais jamais contemplatif), la virtuosité est dans l’écoute, dans la confrontation des timbres. Pardon à vos voisins mais le disque mérite d’être écouté fort afin de mieux s’imbiber des sons. Parfois, comme dans Falling & Vaporizing, le ténor vient égayer l’ambiance d’une ligne mélodique plus fluette mais bien vite grosse caisse et basse électrique reprennent le pouvoir ! La deuxième (ou troisième) écoute sera plus sereine et on pourra mieux apprécier les nuances, les trouvailles sonores et rythmiques. Et, Escaping to Infinity qui clôt l’aventure stellaire de 10 milliards d’années, vous ramènera, pas forcement paisiblement, dans votre fauteuil, face à votre chaine HiFi qui déjà en redemande. Les trois compères n’en sont pas à leur première expérience discographique. N’hésitez pas à fureter leur bandcamp à la recherche d’autres pépites. L’opéra métal, live La Suspendida est aussi un petit bijou étrange.
Petite note personnelle, je verrais bien Marc Ducret poser quelques luminescences avec une de ses guitares sur une version alternative de ce Ten Billion Years.
En cette deuxième semaine du printemps des arts, le public a pu apprécier, entre autres, des laudes italiennes du treizième et quatorzième siècle, une création spectaculaire, Thirteen ways of being a blackbird, autour d’un poème épique de Kate Colby.
Premier acte : Au milieu coule une rivière…
C’est l’impression qu’impriment les premières notes qui glissent de la flûte de Mara Winter, une des musiciennes de l’ensemble Gilles Binchois qui se produit en l’église Saint Charles.
Ce groupe présente des Laude Novella, compositions peu connues, entre musiques sacrées et profanes que promouvaient les confréries laïques au moyen-âge. Violon soyeux que manie avec entrain Héléna Winkelman, artiste invitée dans ce groupe mené par le ténor Dominique Vellart, dont le oud fait merveille pour accompagner pièces instrumentales ou vocales.
Et quelles voix ! Deux sopranos, Mirian Trévisan, Anne-Marie Lablaude aux voix pures et cristallines qui font monter ces laude dans un éther flottant, enrobant le public, soutenu par le ténor Giovanni Cantarini, à la tessiture délicate et profonde. La vielle à archet d’Alienor Woltrèche, grâce au son si particulier de cet instrument, complète l’équilibre parfait de cet ensemble.
La grâce, l’élégance sont au rendez-vous dans chacune de ces pièces, tout à tour poétiques, empreintes de spiritualité mais aussi sensuelles et virevoltantes, aux notes joyeuses d’une fête villageoise. Succession de moments exquis, d’émotions qui sourd des interprétations de ce répertoire étincelant.
Deux créations s’immiscent, se glissent intelligemment dans ces morceaux anciens : l’Ave regina gloriosa, dentelle savamment ouvragée par Dominique Vellard, grand spécialiste des monodies et polyphonies médiévales. O divino virgo, d’Helena Winkelman, aux tonalités et aux rythmes plus contemporains, trio flûte, vielle, violon, célèbre la vierge omniprésente dans ces Laude. Il n’est donc pas étonnant qu’en ce jour de St Joseph, un tonnerre venu du ciel sous forme de feu d’artifice interrompit, pour un court moment, ce concert, qui réussit à abolir le temps, l’espace, à créer un espace serein bienvenu en ce bas monde !
Deuxième acte : Tripal !
Ce néologisme tente de décrire les sensations d’un public médusé par la création étonnifiante du groupe Caravaggio, à l’occasion accompagné de la violoniste et chanteuse Diamanda La Berge Dramm
et de Garth Knox, alto, viole d’amour et vielle à archet à ses côtés. Enfin, Bruno Chevillon et Eric Echampard, respectivement derrière la contrebasse et les percussions multiples. Le violoniste Benjamin de la Fuente et le claviériste Samuel Sighicelli ont donc élaboré, écrit, inventé un univers musical autour d’un long poème, I mean, de l’américaine Kate Colby, projet intitulé Thirteen ways of being a black bird ( précisons que d’autres extraits de poèmes de Caroline Bird sont aussi utilisés) . La vocaliste Diamanda La Berge Dramm (voix envoutante rappelant Björk, à la personnalité proche d’une Brigitte Fontaine) ressasse, psalmodie, éructe, susurre « I mean », début de chaque vers du poème, en point de rupture à cette longue mélopée venue des entrailles de la terre.
La batterie, les synthés, impriment jusqu’aux infra basses des vibrations qui pénètrent aussi bien dans la chair que dans l’esprit. En contrepoint , le quatuor à cordes multiplie à l’infini ces résonances, grâce à un jeu d’archets époustouflant, chacun créant des images sonores évocatrices de chaos et de violences, la mitraille, des éclairs zébrant des cieux qui s’obscurcissent, se voilent en fonction des lumières savamment concoctées pour accompagner cette création. Le public assiste là à une représentation totale, les sons, ciselés à l’extrême, enfantant, accouchant d’une histoire que chaque auditeur s’approprie.
Les références sont multiples, La route de Cormac McCarthy mais aussi des souvenir de films comme 2001 odyssée de l’espace ou bien encore Metropolis. Mais ces comparaisons sont réductrices, car la novation est totale, le groupe puisant dans nombre de genres musicaux, du punk au jazz, du rock au métal jusqu’aux musiques contemporaines numériques pour tracer une divagation puissante, une envolée spatiale tragique et envoûtante.
Le groupe Caravaggio a, certes, déjà bien surpris son public par ses projets multiples et inventifs, mais là, on atteint des sommets stratosphériques. Et on attend avec impatience leur prochaine création !
Thème de cette édition qui s’étale sur plus d’un mois, l’histoire des instruments et la manière dont les musiciens traduisent et transmettent grâce à ceux-ci les propos des compositeurs.
Il n’est donc pas étonnant qu’en l’église Saint Charles,
le mercredi 11 mars, le festival commence par les voix du magnifique ensemble vocal La Venexiana. La voix, le plus ancien des instruments, que l’homme a appris à apprivoiser, pour le pire, et pour le meilleur, la musique. Le public part donc en voyage baroque avec de courts morceaux, des madrigaux de Carlo Gesualdo, compositeur du XVIème siècle. Dynamisme, décalages rythmiques surprenants pour ce type de composition, l’auditeur passera par tous les sentiments qu’a transcrit Gesualdo, du tourment jusqu’à la passion, souvent teintée de désespoir.
Les six chanteurs, virevoltent, changent de conformation, de place à chaque morceau pour mieux faire vivre ces madrigaux, leur donner des teintes, les habiller d’un son qui varie de pièce en pièce. Ce sera ensuite Claudio Monteverdi, interprétations inspirées et savantes des sixième et septième livres de madrigaux sur, entre autres, des poèmes de Pétrarque.
On pourrait évoquer une dentelle vocale, délicatement ouvrée, tant les interprètes se glissent dans ces compositions au ton si différent, laissant toujours l’émotion pointer, se répandre dans ce lieu à l’acoustique si intéressante.
Trois interludes, où l’on découvre le duo d’accordéonistesXamp, Fanny Vicens et Jean-Etienne Sotty, avec leurs pianos à bretelles, accordéons microtonals, conçus par les deux musiciens.
Trois pièces modernes, en respons aux pièces baroques, respectivement composées par trois contemporains Toshio Hosokawa, Théo Mérigeau , enfin, Victor Ibarra. Trois manières de faire vibrer le souffle de ces instruments particuliers, d’en explorer les facettes, trois voyages dans le temps et l’espace.
Vendredi 13 mars c’est au Musée océanographique de Monaco que le festival donnait rendez-vous au public. Quel plaisir de délaisser les champs de bataille pour une bataille de chant ! Les belligérants entament allègrement la soirée, les archets (archers ?) en première ligne. Le général, chef d’orchestre Emiliano Gonzales Toro mène avec allégresse ses troupes, l’ensembleI Gemelli. Vivaldi pour commencer, continuer, en puisant, le rappelle fort justement l’arbitre, Mathilde Etienne, dans l’énorme répertoire du compositeur italien, entre autres plus de cinquante opéras. La battle, la « fight » peut commencer entre le ténor, tout de noir vêtu, Emiliano Gonzales Toro et le contre-ténor Jake Arditti, jouant le blanc immaculé, contraste savamment choisi.
Mathilde Etienne, donne donc pour chaque duel, les « critères de réussite », une émotion, la tendresse, le désespoir, un ressenti comme la fureur, la loyauté et une contrainte technique. Les champions des deux tessitures, offrent en duo ou en solo, des performances, au naturel désarmant, tellement que l’on en oublie le travail et la technique ; le gage du talent. L’on balance de la puissance et des couleurs chaudes des interprétations ludiques du ténor à l’élégance et au souffle impeccablement contrôlé du contre-ténor. Et vice versa ! Entre chaque morceau, la très érudite maitre d’œuvre donne au public quelques clés, bienvenues dans ce feu d’artifice vivaldien. Place à l’histoire des instruments grâce à trois intermèdes consacrés au hautbois le hautbois a suivi l’évolution du monde. Il est devenu plus rapide et plus puissant explique dans une interview François Salès. Hautbois contemporain, avec cet interprète qui se glisse sur scène pour un court mais intense Spenta mainyude Michel Petrossian ; l’esprit du bien en un combat éternel ( encore un conflit !) contre l’esprit du mal Anghra Mainyu dans la religion préislamique. Moderne, certes, mais qui s’inspire de musiques traditionnelles venues de la nuit des temps. Baroque avec Neven Lesage pour une interprétation sinueuse et magique d’un concerto du prêtre roux vénitien.
Place au chamanisme avec la création mondiale de Vincent Carinola, Métiers d’hier et d’aujourd’hui II Le chaman : François Salès, qui a écrit les paroles, revient sur scène avec un hautbois virtuel, interface d’un ordinateur, et nous plongerons dans les eaux glacées et profondes en compagnie de cétacés qui, ainsi que des ombres, chantent désespérément le monde et ses dérives.
Il est temps que le tournoi se termine, les deux chanteurs reviennent sur scène, avec I Gemelli pour un ultime combat meraviglioso, puisé dans les opéras de Vivaldi. Spectateurs médusés, sans voix pourrait-on dire devant la maestria et l’élégance des deux chanteurs.
Les deux héros sont fatigués, il est temps que la paix s’installe. Avec la musique, cela va de soi, et les deux complices entament un air de Farnace en signe de fraternisation mais aussi d’admiration mutuelle.
Pas de mort, pas de victime, c’est donc bien à une utopie (thème de cette édition) à laquelle le public, enthousiasmé et ravi, a assisté.
Quelques minutes plus tard, quelques mètres plus bas, Emiliano Gonzales Toro, décidément en grande forme, entame, en un after réjouissant; quelques chansons et morceaux connus en compagnie du directeur artistique du festival Bruno Montovani, du saxophoniste Vincent David et du bassiste Jeremy Bruyère.
Décidément, la musique se décline sous bien des formes attrayantes en ce printemps ( un peu précoce !) des Arts à Monte-Carlo !.
Le premier spectacle hors les murs présenté par l’équipe de la Scène 55 à Mougins, menée par son nouveau directeur artistique Pierre Caussin, Cépages dansants, concocté par la compagnie La Grive est une bien belle entrée en matière pour la saison 2025-2026. Une mise en bouche parfaite !
Un sommelier, caviste, ce n’est pas courant dans un spectacle. Pourtant, c’est bien l’œnologue Emmanuel Ménard qui mène la danse pour faire découvrir aux spectateurs confortablement installés face à des verres à vins, quatre crus savamment choisis. On dit que le vin a du corps, les deux danseurs qui interviendront à chaque dégustation, Clémentine Maubon et Bastien Lefèvre l’exprimeront avec intelligence, finesse et beaucoup de grâce. Oui, la Folle blanche ,un gros-plan du pays nantais, premier vin présenté, a de la nervosité, comme la gestuelle de Bastien Lefèvre, tout en soubresauts et en rythme. Les deux artistes sauront tout aussi bien représenter la rondeur, la complexité, les différentes saveurs fruités ou fleuris des trois vins suivants, sous l’œil imperturbable du caviste, qui, très docte, apprendra au public ravi, les secrets de la dégustation.
Le dialogue est constant, un geste, un mouvement esquissé, un pas de deux, la transparence ou la brillance dans le verre, les mots du spécialiste, la découverte d’une saveur. Un final enlevé, où les danseurs enlaceront le sommelier pour célébrer le noble breuvage, et les plaisirs qu’il procure…avec modération, cela va sans dire !
Le vin tourne dans les verres, les danseurs virevoltent au milieu du public,
les mots du vin se mêlent aux notes des morceaux de musique qui accompagnent les danses, les cinq sens des spectateurs sont continuellement sollicités tout au long de cette expérience originale, une ode aux plaisirs de la vie et de la scène.
Le compositeur anglais John Dowland est un peu le Lennon-McCartney de l’ère élisabéthaine. Plus de deux cents compositions essentiellement pour luth qui en ont fait une star. Il est toujours de nos jours parmi les favoris des amateurs de musique baroque et renaissance, repris de nombreuses fois par toutes les voix et luthistes qui comptent jusqu’à Sting avec Edin Karamazov en 2007. Mais la pianiste Delphine Deau, par ailleurs leadeuse de l’excellent quartet Nerfertiti, change un peu la donne en jouant les mélodies de Dowland en solo, sur un piano préparé. Elle a réparti, au grés des différentes chansons, quelques éléments perturbateurs, sur les cordes et dans le corps du piano. Elle nous les cite tous dans les notes de l’album, on retiendra: patafix®, pinces à linge, pièce de monnaie, mailloche, ebow. Mais tous ces objets ne sont ni une facétie de l’artiste, ni de simples artifices. Ils font partie des arrangements de ces thèmes et ils donnent un brin de fantaisie, de modernité et surtout d’improvisation. Car, si on sait comment va sonner une corde de sol dans un piano, si on y fixe une pince à linge, le résultat comporte un petit zest d’aléatoire. La musique jouée, revisitée, par Delphine Deau nous entraine dans un véritable voyage dans le temps. On reconnait les harmonies de Dowland auxquelles se mêlent à un moment un piano stride dans le plus pur style New Orleans, des impressions de violoncelle, des percussions, quelques effluves de blues ou même des réminiscences des Sonatas de John Cage. Alors, jazz, baroque, musique contemporaine? Difficile à caser ou à classer mais un album joyeux que l’on prend plaisir à écouter et à réécouter car on y découvre toujours quelque chose. Et si vous souhaiter vous familiariser, (re)découvrir les lute songs de Dowland, avant ou après l’écoute de ce cd, allez vers la version de Nigel Rogers et Paul O’Dette chez Virgin Classic (une référence de 1988) ou celle plus récente- et non dénuée d’humour- de Damien Guillon et Eric Bellocq (Outhere 2011).
Et même si on n’a plus les beaux objets qu’étaient les 33Tours, l’équipe de Delphine Deau a conçu un très bel écrin pour emballer la musique sous la forme d’une feuille A3 au joli graphisme que l’on déplie pour retirer le CD. Poster face A, notes et crédits face B.
Dans la programmation de ce Printemps des Arts, une soirée habilement conçue : De Debussy, le père de la modernité jusqu’aux successeurs de Pierre Boulez, et non pas, les enfants de celui-ci : Comme l’explique Philippe Hurel, un des compositeurs interprétés ce soir-là, dans une interview pour le Printemps des Arts, le programme est un hommage au personnage de Pierre Boulez, plus qu’un concert avec des morceaux ressemblant à la musique du célèbre compositeur.
c’est In advance of the broken Time– hommage au célèbre tableau de Marcel Duchamp, In Advance Of The Broken Arm – de Marc-André Dalbavie qu’entame l’Ensemble Court-Circuit, une pièce rythmée, rapide, virtuose. La flûte de Cédric Julion semble mener la danse,
les trilles égrenées par Jean Marie Cottet au piano répondent en écho, ainsi que la clarinette de Pierre Dutrieu, mais aussi les cordes de la violoniste Alexandra Greffin-Klein,
de l’alto Laurent Camatte et du violoncelliste Frédéric Baldassare sans oublier le vibraphone d’Eve Payeur : réverbérations du son et de l’image, travail tout en dentelle sur les rythmes,
ainsi que l’a annoncé le poème d’Émile Verhaeren : Toute la joie est dans l’essor !
René Char était un des poètes favoris de Pierre Boulez, c’est donc Dans la marche qui introduit la pièce suivante de Philippe Manoury, Ultima : Nous ne pouvons vivre que dans l’entrouvert, exactement sur la ligne hermétique de partage de l’ombre et de la lumière. Les mots lus par le comédien introduisent judicieusement ce morceau interprété par le trio clarinette, violoncelle et piano,
tour à tour complètement indépendants les uns des autres, tour à tour amorçant un dialogue (que l’on pourrait parfois qualifier de sourd, un comble pour un concert !) qui casse les rythmes et les phrases…musicales.
Cette première partie se termine par… à mesure, une composition de Philippe Hurel, par ailleurs à l’origine de l’ensemble Court-Circuit. Les six musiciens, sous la houlette de Jean Deroyer,
le chef d’orchestre, sont d’une concentration extrême pour ce morceau jubilatoire, aux multiples tons, aux couleurs chaudes, aux riffs qui flirtent parfois avec le jazz. Spectrale, certes, mais aussi une musique ludique et pleine de vie.
Après l’entracte, Alain Carré nous propose un poème de Jean de la Ville de Mirmont, Mon cœur n’a jamais pris le chemin de la mer énonce t’il ; est-ce pour mieux introduire la sonate pour violoncelle et piano de celui qui composa La mer en 1905, Claude Debussy ? Une des dernières compositions d’un des inspirateurs de la musique contemporaine. Le piano et le violoncelle nous livrent une très belle interprétation, toute en finesse, en poésie.
Ici, on sent le plaisir de l’interprétation, la liberté de ton tout à la fois du compositeur et des musiciens.
Le concert se termine par Talea de Gérard Grisey, Talea, coupure en latin. De césures en cassures Et toujours ces musiciens qui semblent parfois seuls au monde,
toujours en synergie avec les autres interprètes.
Un concert parfois déroutant, mais toujours intéressant et captivant.
C’est tentant quand tu es guitariste de t’attaquer au répertoire de Jimi Hendrix. Thomas Naïm l’a déjà fait, il y a quelques années en mode électrique (celui auquel on pense tout de suite quand on évoque ce grand maitre de la Stratocaster). Mais, tout seul avec sa six-cordes acoustique (une Martin D18 et une Gibson LG2) c’est un autre chalenge que le guitariste réussi avec brio en treize étapes toute aussi belles les unes que les autres. Au milieu de compostions phares de l’homme de Seattle, Purple Haze, Manic Depression ou Voodoo Child, Thomas Naïm glisse quelques perles moins connues telles May This Be Love qui donne son titre à l’album ou One Rainy Wish. Trois des chansons ne sont pas signées Hendrix, Hey Joe (mais c’est tellement hendrixien), Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (on rappellera la fameuse anecdote où Paul McCartney entend sa chanson, sortie trois jours avant, jouée avec une certaine fulgurance par Hendrix au Saville Theatre de Londres en juin 67). La dernière exception est aussi d’un Beatles, Jealous Guy, magnifique ballade de John Lennon que Naïm joue ici tout en épure s’emparant de la partie vocale pour la magnifier sur ses six cordes. On pourrait évoquer la virtuosité avec laquelle tous ces thèmes sont joués, réinventés sans la moindre emphase, ni le plus petit m’as-tu-vu, mais ce qui impressionne c’est la façon dont Thomas Naïm c’est approprié chacun des morceaux pour le faire sien dans des arrangements qui mettent en valeur la beauté des mélodies. Une des plus belles preuves est Spanish Castle Magic où la « mise en acoustique » de cette chanson rythmée, saccadée, très rock en une promenade où chaque note semble attendre que la corde précédente lui donne la parole. Thomas Naïm a souvent un son très blues quand il joue en électrique, on s’attend donc aussi à un blues en acoustique et c’est Cherokee Blues qui, assez naturellement, conclu presque le disque tout seul mais à deux guitares. Cet album ne serait pas aussi magique sans la très magistrale prise de son de Frédéric Carrayol et la direction musicale de Daniel Yvinec. Reste à espérer que l’on pourra bientôt voir et entendre cette musique en live et, petit souhait du chroniqueur, que Thomas Naïm nous donne sa version de Villanova Junction qu’Hendrix joua un petit matin à Woodstock.
Deux ans après No Sax No Clar, le clarinettiste Julien Stella se lance dans une nouvelle aventure. Il met à l’épreuve sa virtuosité et sa créativité dans une formation insolite et atypique avecLina Belaïdau violoncelle et Marie-Suzanne de Loye à la viole de gambe (éclectique musicienne baroque, elle a joué dans l’excellent Vanda de Lionel Ginoux très récemment). Avec cet album Atrium, ils nous proposent un voyage dans le temps et dans l’espace en onze étapes. Lina Belaïd n’hésite pas à gratter les cordes de son violoncelle façon strumming de guitare avant de reprendre l’archet pour quelques glissandos renaissance. Dans Rodhium, la clarinette énergique virevolte sur les notes apaisantes d’un kalimba. À la magnifique mélodie de One For Djivan G -où viole et violoncelle font, par moments, office de basse continue- succèdent d’étranges percussions en intro de … to Amampondo, la clarinette basse s’immisce entre les cordes frappées aussi peu académiques que percutantes. Aux harmonies klesmer de Memorandum répondent un peu plus tard celles moyen-orientales de Maï Sinaï et quand la bombarde s’invite à duotter avec la clarinette dans Laridé, c’est le départ pour les ports bretons. Quelques pas de danse qui nous ramènent à un extrait d’une séance d’enregistrement en solo dans une église avec ses réverbérations naturelles qui flattent le jeu subtil de Julien Stella. Le final Oloïd nous permet de revenir à l’initial Atrium comme une musique de chambre d’aujourd’hui où les suites de Antoine Forqueray rencontreraient des improvisations jazz.
La totalité de la programmation de ce Printemps des Arts de Monte-Carlo est conçue en hommage à Pierre Boulez, cependant une seule soirée est consacrée à sa musique, celle du jour de sa naissance, le 26 mars. Le compositeur aurait eu 100 ans et, mieux qu’un simple concert, c’est toute une journée, en trois étapes, qui est dédiée à ses compositions. C’est dans la très belle salle des Franciscains du théâtre de Nice que nous allons passer ce long moment boulezien. Tout commence vers 15h, par une répétition commentée de Dérive 2, l’œuvre principale du concert du soir. Le chef Bruno Mantovani –aussi directeur artistique de ce festival- et les onze membres de l’Ensemble Orchestral Contemporainsont là, en tenue décontractée et totalement concentrés.
Pendant une bonne heure, Bruno Mantovani va décortiquer quelques passages de cette Dérive, dans le temps (le fil de la partition) comme dans l’espace (l’ordonnancement des instruments). Tout d’abord, l’orchestre joue les premières mesures puis, après quelques explications,
seuls les vents (cor anglais, clarinette, basson) reprennent ce passage, puis les cordes (violon alto, violoncelle) seulement et enfin les instruments résonnants (piano, vibraphone, marimba et harpe). Les différentes strates se superposent ces quelques notes seront la base nucléaire (selon les mots du chef) de toute la pièce. Mais, bien sûr, tout n’est pas si simple. La suite de cette leçon d’écoute nous donnera des pistes pour mieux appréhender cette œuvre dans sa totalité aussi bien dans les variations de tempos que dans la façon dont les notes circulent entre les différents instruments. Passionnant. L’heure est passée très vite. On aurait bien aimé que cela dure encore mais les musiciens -et le chef- ont besoin de repos et de concentration avant la prestation du soir.
18h30, après une pause et une belle averse, on retrouve la salle des Franciscains pour une conférence intitulée: » Notations : le langage musical de Boulez », par la musicologue Viviane Waschbüsch. Un parcours de l’œuvre au travers des périodes successives de la création du compositeur, (sérialisme, musique concrète, musique aléatoire ou la chance contrôlée) émaillé de passages musicaux et d’extraits d’interviews projetés sur écran. Conférence assez ardue, menée bon train qui a l’avantage de poser plein de questions et de donner quelques éléments de réponses afin de permettre une recherche personnelle ultérieure.
19h30, l’heure du Concert est arrivée. Un court parcours en trois parties: La Sonatine pour flûte et piano de 1946 Dérive 1 pour six instruments de 1984 et, la dérive de cette dérive Dérive 2 pour onze instruments dont les dernières notes datent de 2006.
Chacune des pièces est introduite par un poème lu par la comédienne Ambre Pietri dont un extrait du magnifique « La bibliothèque est en feu » de René Char, en prélude à Dérive 2.
Il serait vain de raconter ce concert, ces trois pièces. Il fallait en être car il y avait autant à voir qu’à entendre. Quelques images, donc. Dans la sonatine, le flutiste Fabrice Jünger qui se déplace imperceptiblement le long de sa très longue partition posée sur deux pupitres
alors que le pianiste Benjamin d’Anfray semble explorer la sienne d’un regard perplexe. Dans Dérive 1, les larges gestes des bras du vibraphoniste Claudio Bettinelli qui semble vibrer jusqu’au bout de ses mailloches. Dans Dérive 2, on remarque les doigtés insolites de Valérie Dulac sur le haut du manche de son violoncelle.
Mais aussi le jeu intense de la pianiste Roxane Gentil dont tout le corps semble suivre les notes de son clavier, les yeux brillent derrière les lunettes, le cou penche tantôt à droite, tantôt à gauche, bizarrement asynchrone avec les épaules.
Et puis, il y a Bruno Montavani, le chef dont on voit surtout-forcément- le dos et dont on suit le mouvement des mains, des doigts en imaginant le regard qui va de l’un à l’autre des onze musiciens.
Pas de rappel, cette dernière pièce est d’une telle intensité que l’on ne peut, ni ne doit rien y rajouter, sauf des applaudissement nourris. Et ils le furent.
En coda, on saluera l’équipe technique qui a fait les changements de plateau avec célérité et efficacité dans une demie-pénombre.
Après une Fantaisie Improbable en duo avec la flutisteÉmilie Calmé, un vagabondage hellène fort gouteux, Vin Doux avec le trio de George Kontrafouris, on s’attendait un peu au retour du Youpi quartet. Et bien non, ou presque. Car si on retrouve dans Soundscape Quartet, le nouveau groupe de Laurent Maur, Émilie Calmé et le batteur Curtis Efoua, la basse est confié (façon Ray Manzarek) à la main gauche du claviériste Clément Simon. La droite se consacrant à divers claviers, piano, synthés. Et plutôt que d’enregistrer cet album comme tout un chacun à la Motte-Beuvron, la petite bande profite d’une série de concerts en Chine pour s’installer dans un studio pékinois. En deux jours, les huit titres de la Dark Rèverie étaient en boite et voilà, le CD tourne dans le lecteur. Dès la première plage, Plagalli Boléro, le synth-bass et l’harmonica Midi (au doux nom de DM48X) imprègnent leur marque un brin électro mais la flute et l’harmonica chromatique ne se laissent pas impressionner et tissent leurs toiles. Le morceau suivant, Dans les Etoiles, est plus acoustique, la flute comme le piano puis l’harmonica délivrent de jolis solos et l’on retrouve les unissons flute-harmonica typiques du Youpi quartet. Notre sino-voyage se poursuit allégrement dans l’éponyme Dark Réverie, un hommage à l’harmoniciste new yorkais Sugar Blue. Sans détailler tous les autres thèmes, on s’arrêtera sur le très beau passage au piano acoustique en intro de Ombre et Lumière. Puis sur Californois, signé du batteur qui offre à Émilie Calmé et Laurent Maur de belles impros sur le support d’un drumming léger. Rain Over Beijing évoque très probablement la pluie à Pékin pendant l’enregistrement de l’album il évoque aussi quelques groupes krautrock allemand des années 70, (Can ou Popol Vuh) avec ce côté planant aux boucles répétitives. En attendant la prochaine aventure de Laurent et Émilie, régalons-nous de ce SoundScape Quartet, somme toute plus enjoué que son titre ne le laisse entrevoir.
Du blues, du jazz et du roman noir… Et du bon vieux Rock