Thème de cette édition qui s’étale sur plus d’un mois, l’histoire des instruments et la manière dont les musiciens traduisent et transmettent grâce à ceux-ci les propos des compositeurs.
Il n’est donc pas étonnant qu’en l’église Saint Charles,
le mercredi 11 mars, le festival commence par les voix du magnifique ensemble vocal La Venexiana . La voix, le plus ancien des instruments, que l’homme a appris à apprivoiser, pour le pire, et pour le meilleur, la musique. Le public part donc en voyage baroque avec de courts morceaux, des madrigaux de Carlo Gesualdo , compositeur du XVIème siècle. Dynamisme, décalages rythmiques surprenants pour ce type de composition, l’auditeur passera par tous les sentiments qu’a transcrit Gesualdo, du tourment jusqu’à la passion, souvent teintée de désespoir.
Les six chanteurs, virevoltent, changent de conformation, de place à chaque morceau pour mieux faire vivre ces madrigaux, leur donner des teintes, les habiller d’un son qui varie de pièce en pièce. Ce sera ensuite Claudio Monteverdi , interprétations inspirées et savantes des sixième et septième livres de madrigaux sur, entre autres, des poèmes de Pétrarque.
On pourrait évoquer une dentelle vocale, délicatement ouvrée, tant les interprètes se glissent dans ces compositions au ton si différent, laissant toujours l’émotion pointer, se répandre dans ce lieu à l’acoustique si intéressante.
Trois interludes, où l’on découvre le duo d’accordéonistes Xamp , Fanny Vicens et Jean-Etienne Sotty, avec leurs pianos à bretelles, accordéons microtonals, conçus par les deux musiciens.
Trois pièces modernes, en respons aux pièces baroques, respectivement composées par trois contemporains Toshio Hosokawa , Théo Mérigeau , enfin, Victor Ibarra . Trois manières de faire vibrer le souffle de ces instruments particuliers, d’en explorer les facettes, trois voyages dans le temps et l’espace.
Vendredi 13 mars c’est au Musée océanographique de Monaco que le festival donnait rendez-vous au public. Quel plaisir de délaisser les champs de bataille pour une bataille de chant ! Les belligérants entament allègrement la soirée, les archets (archers ?) en première ligne. Le général, chef d’orchestre Emiliano Gonzales Toro mène avec allégresse ses troupes, l’ensemble I Gemelli . Vivaldi pour commencer, continuer, en puisant, le rappelle fort justement l’arbitre, Mathilde Etienne , dans l’énorme répertoire du compositeur italien, entre autres plus de cinquante opéras. La battle, la « fight » peut commencer entre le ténor, tout de noir vêtu, Emiliano Gonzales Toro et le contre-ténor Jake Arditti , jouant le blanc immaculé, contraste savamment choisi.
Mathilde Etienne, donne donc pour chaque duel, les « critères de réussite », une émotion, la tendresse, le désespoir, un ressenti comme la fureur, la loyauté et une contrainte technique. Les champions des deux tessitures, offrent en duo ou en solo, des performances, au naturel désarmant, tellement que l’on en oublie le travail et la technique ; le gage du talent. L’on balance de la puissance et des couleurs chaudes des interprétations ludiques du ténor à l’élégance et au souffle impeccablement contrôlé du contre-ténor. Et vice versa ! Entre chaque morceau, la très érudite maitre d’œuvre donne au public quelques clés, bienvenues dans ce feu d’artifice vivaldien. Place à l’histoire des instruments grâce à trois intermèdes consacrés au hautbois le hautbois a suivi l’évolution du monde. Il est devenu plus rapide et plus puissant explique dans une interview François Salès . Hautbois contemporain, avec cet interprète qui se glisse sur scène pour un court mais intense Spenta mainyu de Michel Petrossian  ; l’esprit du bien en un combat éternel ( encore un conflit !) contre l’esprit du mal Anghra Mainyu dans la religion préislamique. Moderne, certes, mais qui s’inspire de musiques traditionnelles venues de la nuit des temps. Baroque avec Neven Lesage pour une interprétation sinueuse et magique d’un concerto du prêtre roux vénitien.
Place au chamanisme avec la création mondiale de Vincent Carinola , Métiers d’hier et d’aujourd’hui II Le chaman : François Salès, qui a écrit les paroles, revient sur scène avec un hautbois virtuel, interface d’un ordinateur, et nous plongerons dans les eaux glacées et profondes en compagnie de cétacés qui, ainsi que des ombres, chantent désespérément le monde et ses dérives.
Il est temps que le tournoi se termine, les deux chanteurs reviennent sur scène, avec I Gemelli pour un ultime combat meraviglioso, puisé dans les opéras de Vivaldi. Spectateurs médusés, sans voix pourrait-on dire devant la maestria et l’élégance des deux chanteurs.
Les deux héros sont fatigués, il est temps que la paix s’installe. Avec la musique, cela va de soi, et les deux complices entament un air de Farnace en signe de fraternisation mais aussi d’admiration mutuelle.
Pas de mort, pas de victime, c’est donc bien à une utopie (thème de cette édition) à laquelle le public, enthousiasmé et ravi, a assisté.
Quelques minutes plus tard, quelques mètres plus bas, Emiliano Gonzales Toro, décidément en grande forme, entame, en un after réjouissant; quelques chansons et morceaux connus en compagnie du directeur artistique du festival Bruno Montovani , du saxophoniste Vincent David et du bassiste Jeremy Bruyère .
Décidément, la musique se décline sous bien des formes attrayantes en ce printemps ( un peu précoce !) des Arts à Monte-Carlo !.
Le festival se poursuit jusqu’au 19 avril ! Programme https://www.printempsdesarts.mc/
Texte: Corinne Naidet Photos: Jacques Lerognon