Archives pour la catégorie Jazz

Des disques et concerts de Jazz

Plucked’N Dance

Violaine Cochard & Edouard Ferlet: Plucked’N Dance

(Alpha Classic/Outhere Music)

Après un album consacré à J.S. Bach, (Bach: Plucked / Unplucked chez Alpha) le pianiste Edouard Ferlet retrouve sa complice claveciniste Violaine Cochard pour une nouvelle expérience en duo, cette fois–ci alimentée par les compostions de musiciens aussi divers que Bartók, Satie, Purcell, Rameau, Moussorgski ou même Ferlet, lui-même. Le piano et le clavecin sont posés côte à côte comme pour permettre aux interprètes de s’épier du coin de l’œil car on a bel et bien l’impression que ce disque est à la fois un jeu, un corps à corps et un brillant exercice de style. Le titre du premier morceau nous le confirme d’ailleurs: Bartok ‘n’Roll. Un rif de basse joué au piano, suivit en accords par le clavecin. Puis vient la mélodie d’abord en contrepoint puis rapidement en contrepieds. Car tous ces airs composés, détournés et arrangés par Ferlet, sont savamment déconstruits par le duo qui s’en donne à cœur joie. La claveciniste empruntant aux ornementations du baroque, le pianiste aux impros du jazz et tous les deux, parfois, aux dissonances de la musique contemporaine. Il suffit pour s’en convaincre d’écouter le délicieux « Les cinq sauvages » inspiré d’un passage des Indes Galantes de Rameau, ou le final tiré de « Tableaux d’une exposition« . On croit reconnaitre un bout de mélodie mais ils ont tôt fait de la faire danser entre leurs deux claviers. Il convient de rajouter que la prise de son remarquable rajoute au plaisir que nous procure ce « Plucked’N Dance ». Les instruments aux sonorités très contrastées, la puissance imposante des cordes frappées du Yamaha face au timbre métallique et lumineux des cordes pincées, aux harmoniques plus courtes, du clavecin, sont superbement rendus sur l’enregistrement. On distingue parfaitement chaque note et son placement dans l’espace, tout comme l’intensité de la frappe, juste pour permette à la musique de prendre sa place, toute la place.

Alors dansez- maintenant!

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Stéphane Galland et les mystères du Kem

Stéphane Galland: & (The Mysteries of ) Kem

(Out Note Records)

Le batteur belge Stéphane Galland est capable de jouer aussi bien avec Axelle Red qu’avec le guitariste virtuose Mac Ducret,  avec Ibrahim Maalouf ou dans le trio Aka Moon dont il membre fondateur. Plus de 25 ans de carrière mais cet album n’est que le deuxième qu’il signe de son nom.

Il s’est associé avec trois jeunes musiciens européens et un joueur de flute indien pour un voyage vers l’Égypte (Kem désignant la couleur noire du limon du Nil) et ses rythmes ancestraux, en symbiose avec les compos de Stéphane Galland.  Mais on reste bel et bien dans du jazz et du bon. Piano (excellent Bram De Looze) et sax (Sylvain Debaisieux) se jouent de tous les tempos arides, impairs et pourtant dansants du batteur et mêlent leurs harmonies avec chaleur et virtuosité aux sons des flutes carnatiques (de l’Inde du Sud donc). Ils sont rejoints pour un titre (Memetics) par Ibrahim Maalouf himself et sa trompette Un morceau qui donne l’impression de faire un bout de chemin dans les dunes à dos de chameau. Un album qui gagne en intensité et en émotion de plages en plages et transcende les frontières du temps et de l’espace. Envoutant.

French Touch

Stéphane KERECKI Quartet: French Touch

(Incises/Outhere)

Après un excellent album, Modern Art, déjà chez Incises avec Daniel Humair et Vincent Lê Quang puis le somptueux Aïrés avec Airelle Besson et Edouard Ferlet, Stéphane Kerecki retrouve son quartet pour un étrange projet. Jouer, arranger, interpréter, en jazz acoustique, la musique de musiciens français de notre temps tels, entre autres, les groupes électro Air, Justice ou Daft Punk ou le musicien contemporain Christophe Chassol ou Phoenix, plus rock indé. Challenge parfaitement réussi, le résultat est totalement séduisant même si on ne connait (ou ne goute) pas la musique des groupes cités. L’incandescent Emile Parisien nous gratifie, au sax soprano, de ses superbes phrases dont il a le secret. Jozef Dumoulin alterne entre piano et Rhodes (la seule entorse à l’acoustique pure), il dialogue de fort belle façon tant avec Parisien qu’avec la contrebasse de Kerecki qui ne saurait se satisfaire -fort heureusement – d’un simple rôle de rythmicien. Le batteur Fabrice Moreau non plus, d’ailleurs. Omniprésent, il souligne ou accentue du bout de ses baguettes, tel ou tel passage. Un jazz innovant, magnétique, tout à fait de notre temps.

On notera la grande cohésion du groupe car, bien qu’enregistrés en studio, tous les titres sont joués façon « live » pour une plus grande spontanéité. Et, vous allez l’entendre, ça sonne!

L’album est dédié à la mémoire du regretté pianiste John Taylor avec qui Stéphane Kerecki a beaucoup joué.

Deux soirées aux Bernardines

En sortant d’un concert, on a parfois l’impression d’avoir vécu un instant privilégié. Un moment de pur bonheur musical. Ce fut le cas ce jeudi 27, à Marseille. Andy Emler créait avec son quintette « The Emovin’ Ensemble« , une commande de Claude Tchamitchian, le directeur du festival « Les Emouvantes ».  Accompagné donc par le violoniste Dominique Pifarély, le saxophoniste Matthieu Metzger, le bassiste Sylvain Daniel et le batteur Éric Echampard. Une suite en sept mouvements pour un groupe inédit.  Un jazz de chambre moderne, une musique très écrite qui laisse pourtant une grande liberté aux musiciens. Dominique Pifarély au violon ne se gêne pas pour distiller quelques lignes mélodiques (parfois légèrement tziganes) sur les accords du piano d’Andy Emler souriant et concentré.  Basse et batterie assurent la cadence, les cadences, mais Sylvain Daniel,médiator dans la bouche, s’échappe de temps à autre pour un chorus vibrant sous l’œil (un peu goguenard) de Matthieu Metzger qui n’est pas en reste. Alto ou soprano s’accorde avec le violon, le piano, avant de s’envoler dans un impro brève mais cinglante.Les sept mouvements s’enchaînent finalement trop vite, un peu plus d’une heure et Andy Emler nous présente son quintet. Puis nous laisse seul, à méditer ce set d’une musicalité rare.
On y était pourra-t-on dire un jour, en espérant qu’un label veuille bien accorder quelques crédits, quelques heures de studio, pour que ce The Emovin’ Ensemble existe aussi en disque.

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Samedi 29 septembre, c’est déjà le dernier des quatre jours de ce festival. Claude Tchamitchian, en grande forme, nous présente la soirée, en n’oubliant pas de remercier avec humour et constance tous les partenaires (institutionnels, techniques, logistiques, musicaux) et les bénévoles (tous impeccables et souriants) qui permettent cette sixième édition de ce festival à part. Musique innovante, ambiance conviviale, cadre magnifique. Un festival à taille humaine qui permet aussi une proximité avec les musiciens, c’est rare. Autre exception, le public, entre un bon tiers et une moitié ont moins de la quarantaine. Revenons à la musique…
Sur le programme, le premier set ressemblait à un challenge et une grosse interrogation. Lé Quan Ninh, « Autour de John Cage » percussions solo. Sur la scène, une grosse caisse posée sur son support à l’horizontale, des cymbales, un archet et une quantité de baguettes mais aussi des objets étranges dans un tel lieu, pommes de pin, galets, une lame de scie circulaire, …. Un triangle avec deux micros qui pointent vers son centre puis une caisse claire et ses instruments contondants.

Un set en quatre parties, improvisations sur la grosse caisse pour débuter et finir. Une pièce de John Cage intitulée,
« Composed Improvisation for snare drum alone« . Et, la plus passionnante, une composition pour triangle d’Alvin Lucier, « Silver Streetcar for the Orchestra » inspirée du triangle des tramways de New Orleans. On reste perplexe pendant quelques instants avant de rejoindre par une écoute attentive le musicien sur la scène. Les fréquences varient, les harmoniques montent du triangle et envahissent tout l’espace du théâtre. Le spectateur assis, prend sa part au passage. Il voit, il entend, il s’immerge dans les sons, fasciné. Quand Ninh revient à sa grosse caisse pour une dernière impro, on reprend un peu ses esprits pour suivre le rythme des baguettes, des cymbales frottées à même la peau du tambour, jusqu’au coup de final qui nous libère. On sort lentement, un peu sonné mais  envouté par cet instant musical intense.

Il fallait quelque chose de fort pour le deuxième concert de la soirée. Ce fut le cas avec le Big Band de Régis Huby. big band.jpgQuinze musiciens sont placés sur la scène heureusement assez profonde, car le vibraphone et le marimba de Illya Amar, occupe de l’espace avec, en plus, deux contrebasses (souvent l’un à l’archet, l’autre aux doigts). Un big band avec un seul cuivre! Le trombone de Matthias Mahler mais avec violon, celui de Régis Huby, (compositeur et chef d’orchestre),  l’alto de Guillaume Roy et le violoncelle de Atsushi Sakaï. Tous les trois étayés par des pédaliers d’effets bien garni. Les deux contrebassistes donnent la pulsation, tandis que Ilya Amar, quatre baguettes en mains, impressionne, passant de l’un à l’autre de ses instruments avec vitalité, dextérité et une incroyable musicalité, fort bien soutenu par le reste de l’orchestre. Deux guitaristes aussi, l’acoustique de Pierrick Hardy, lumineuse, claire et l’électrique de Marc Ducret, look guitar-héro, monstrueuse technique et soli incandescents.  Le batteur, Michele Rabbia, est tour à tour discret ou vigoureux avec ses baguettes ou mailloches.
Le projet, groupe comme répertoire, s’appelle « The Ellipse« . La musique de Régis Huby est au delà des barrières stylistiquse,  jazz, musique classique ou contemporaine. Il y a même des passages que Frank Zappa ne renierait pas. L’écriture est complexe et offre à chaque musicien le loisir de s’exprimer. On entend le plaisir  de jouer ensemble. Comme le disait en ouverture de la soirée Claude Tchamitchian (qui tient l’une des contrebasses de ce big band), « dans The Ellipse, le soliste c’est l’orchestre. » La boucle est donc bouclée avec la première partie de Lè Quan Ninh.
Il faut aussi saluer l’ingénieur du son de Régis Huby avec l’équipe technique du théâtre ) qui ont réussi un superbe architecture sonore où l’on entend  chacun et tous les instruments.
Les émouvantes prennent fin avec ce grandiose final. Heureusement, on peut partager un moment avec les musiciens venus rejoindre la petite buvette pour échanger autour d’un dernier verre, quelques impressions et sensations de cette soirée. Le percussionniste ira même jusqu’à sortir les partitions de Cage et Lucier pour mieux nous faire comprendre son travail, sa gestuelle, sa musique.
Rendez-vous est déjà pris pour 2019.

Sun Dew deuxième

Sun Dew: This Secret Cay

(Heartcore records)

Héloïse Lefebvre : Violin; Paul Audoynaud : Guitars
Liron Yariv : Cello; Johannes Von Ballestrem : claviers; 
Paul Santner : Double bass, Electric bass;
Christian Tschuggnall : Drums, Percussion, Lap steel guitar

Après un excellent premier album, Sun Dew officialise leur changement de label et intègre Heartcore Records de Kurt Rosenwinkel, avec cet envoutant EP (6 titres mais 25 minutes tout de même). Toujours codirigé et écrit par la violoniste Héloïse Lefebvre et le guitariste Paul Audoynaud. Le lineup, peu habituel, est identique, violon, guitare, violoncelle, contrebasse, claviers, batterie. L’esprit de leur musique reste le même mais, ils ont imperceptiblement recentré leur univers autour de leur petit récif secret (Secret Cay). L’album, certes plus court, gagne en homogénéité. Chaque titre est comme l’illustration d’une saynète d’un film que chacun, derrière les enceintes, entre les écouteurs, , doit imaginer à sa façon.  S’il fallait le classer, ce disque irait plus dans un bac (fut-il virtuel) rock progressif que jazz, certains passages évoquent même les premiers LPs de Curved Air dans les années 70. Le batteur gagne en énergie, il est plus proche de nous, le pianiste délaisse le piano acoustique pour les synthés ou le Rhodes desquels il tire de très belles sonorités. Mais ce qui retint l’attention, ce sont les somptueux arrangements des cordes (guitares incluses), si Land in Sight est un peu frustrant par sa trop courte durée, Mighty Oricono est pure beauté, avec sa guitare à la Morricone du début, les boucles violon, violoncelle, et le batteur qui répète à l’envie sa courte séquence.
Un album dans lequel on fait un plongeon revigorant.
essayer là, juste en dessous…

 

Comment peut-on être Persan?

Shadi Fathi & Bijan Chemirani: Delâshena

(Buda Musiquue /Socadisc)

Comment peut-on être Persan, se demandait il y a fort longtemps Montesquieu?  Shadi Fathi et Bijan Chemirani, tous deux iraniens répondent: « En faisant de la musique! ». C’est après une rencontre à Marseille qu’ils décident de se lancer dans un duo. Elle prend ses luths (appelés ici setar et shourangiz dans leur version iranienne), lui, ses percussions aux noms déjà poétiques (zarb, daf, udu, …). Leur musique est instrumentale même s’ils convoquent deux poètes persans pour ouvrir et clore l’album. Deux textes superbement dit par Shadi Fathi qui nous initient en même temps au sonorités de la langue farsi. En quelques mesures nous voilà partis pour un voyage en Orient. Gammes mineures rythmes impairs. Subtiles mélodies que les percussions agrémentent d’une frappe légère ou impétueuse à moins que cela ne soit elles-mêmes qui distillent la mélopée. Une musique qui est à la fois empreinte de la tradition et totalement moderne Subtile et inventive, dans l’improvisation, dans l’écoute.  Une pure merveille.

Philippe Villa reprend son souffle

Philippe Villa Trio: Esperanto

(Imago Records & Production)

Après deux albums, intitulés Souffle et Second Souffle et une apnée (discographique) de quatre ans, Philippe Villa reprend son souffle et nomme son nouvel opus Esperanto. Toujours avec le groupe qui va si bien à ses compositions, Gérard Juan à la batterie et Fabrice Bistoni à la contrebasse. Huit thèmes écrits de la main du pianiste et une reprise, surprenante dans un album de jazz, et totalement réussie, Stairway To Heaven. Le riff qui fait kiffer tous les guitaristes est ici, interprété au piano, tempo lent, soutenu par la contrebasse à l’archet, avant l’arrivée des baguettes sur les cymbales. Philippe Villa fait ensuite, des deux mains, la voix de Robert Plant, avant de se lancer dans quelques variations, quelques impros. Plus tard vient un petit bout du solo de Page sur les touches blanches et noires. Fabrice Bistoni adopte la basse électrique, plus percutante pour le final ad libitum… Mais derrière l’arrangeur se cache un fin mélodiste, le thème Song For Charlotte dédié à sa petite fille en est une belle preuve, tout comme le très chaud Caliente qui ouvre l’album ou Rebirth, en piano solo, qui le clôt. Étrange Groove 66, Bistoni reprend sa basse, Villa ajoute quelques loops à ses notes de piano et même quelques parties vocales féminines! Vous jugerez par vous-même. Très beau disque d’un trio solide qui sait aller au-delà de leur zone de confort.