Archives pour la catégorie Jazz

Des disques et concerts de Jazz

Thomas Bramerie, un pas devant

Thomas Bramerie: Side Stories

(Jazz Eleven)

Thomas Bramerie, le contrebassiste qui a participé à près de cent albums n’en avait jamais publié un sous son nom. C’est chose faite sur le tout nouveau label de Giovanni Mirabassi, Jazz Eleven. Le sideman passe devant, en trio avec deux jeunes musiciens plus que prometteurs, Carl-Henri Morisset au piano et Elie Martin-Charrière à la batterie. Leader, il signe la majorité des titres, démontrant avec brio que derrière le musicien, il y a aussi un compositeur, un mélodiste subtil et inspiré (écoutez « Emile« ). Trois invités prestigieux lui rendent visite sur quelques plages, Éric Legnini derrière son Rhodes, Jacky Terrasson au piano, et Stéphane Belmondo (il officie aussi comme directeur musical du projet), avec ses bugle et trompette. S’il commence par un long riff à la contrebasse « Pichòt Bebei » et fini par une reprise, « Avec Le Temps« , en solo, il évite de faire un disque de bassiste, laissant à ses compères, un bel et généreux espace. Le titre éponyme « Side Stories« , en est un bel exemple. Thomas Bramerie joue même de la guitare sur l’un de ses thèmes « Tròc de Vida » où Belmondo délivre un très beau et langoureux solo tout comme, plus loin, dans leur interprétation d’une vieille chanson, « Un Jour Tu Verras« ,  popularisée en son temps par Mouloudji. Monk, « Played Twice » et Nat Adderley, « Work Song« , s’immiscent dans la setlist comme un hommage aux grands anciens. Plus étonnant, un arrangement, finalement très jazzy, d’un « tube » du compositeur anglais Edward Elgar (1857-1934), » Salut d’Amour« . En complément de l’album, à l’intérieur du très beau triptyque en noir et blanc, un livret contenant quelques textes de Thomas Bramerie. Des réflexions, sur la vie, son fils Emile (joli addendum au morceau qu’il lui dédie), le jazz, les tournées, les chiens. Il rajoute au talent sur les quatre cordes de son instrument, un joli brin de plume. Un micro regret (très personnel) j’aurais bien entendu quelques extravaganzas de Pierrick Pedron sur cet album. Ce n’est que partie remise car il y en aura d’autres à n’en point douter!

 

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Bryan envoute l’Opéra Garnier

Le 31/05/18 à l’Opéra Garnier –Monte-Carlo (98)

Les trois jeunes londoniennes de Paradisia ouvraient la soirée par une chanson à capella avant que l’une d’entre elles rejoigne une harpe et une autre un clavier rouge. Elles chantent quelques titres de leur album  » Sound of Freedom » dont une superbe reprise de Bruce Springsteen « Dancing in The Dark« , étonnement lumineuse. Après un entracte qui a permis aux retardataires de rejoindre leur place. Plus un seul strapontin n’est libre quand les huit musiciens prennent place sur la scène de l’opéra Garnier, précédant de peu Bryan Ferry. Costume noir, chemise blanche élégamment déboutonnée, il agrippe le micro pour entonner « The Main Thing« . Suivront pendant un heure et demi une collection de chansons empruntées tantôt au répertoire de Roxy Music, tantôt à celui de ses albums solos avec les incontournables « Slave To Love », « Avalon », « Love Is The Drug » et une version presque country de « Virginia Plain » où Chris Spedding s’en donne à cœur joie à la guitare (comme tout au long du set d’ailleurs). Le groupe est vraiment excellent, et fait bien plus que l’accompagner. Les deux choristes n’ont rien à envier (à tout point de vue!) à la Lisa Fischer des Stones. Le batteur Luke Bullen assure une pulsion rock à toute épreuve (Il y a du Ginger Baker chez ce jeune homme). Une violoniste, altiste, Marina Moore, pousse son instrument dans ses derniers retranchements, relayé par une saxophoniste, Jorja Chalmers, coupe à la Louise Brooks, aussi à l’aise au ténor qu’au soprano. En rappel, « Let’s Stick Together« , presque boogie, Ferry à l’harmonica, Spedding chorusse sur sa Gibson. Merveilleux final enchaîné sur la reprise d’une mythique chanson de John Lennon « Jealous Guy« . Beaucoup d’émotion avant de quitter ce bel opéra.

Bryan Ferry est encore un fringuant jeune homme de 73 ans que l’on espère bien revoir en live très bientôt.

Accordéons-nous avec Frédéric Viale

Frédéric Viale: Pars en thèse Jazz

(Absilone)

Bien qu’estampillé accordéoniste de jazz, Frédéric Viale a longtemps mêlé à sa musique des rythmes, des harmonies sud-américaines ou celles plus françaises du musette. Pour son cinquième album, une bonne idée, il cède à la tentation du jazz. Du vrai de vrai! L’autre bonne idée, c’est le lineup, associer à l’accordéon, un duo de soufflants, un trombone (celui du péruvien Humberto Amesquita) et le saxophone ténor de l’excellent turinois Emanuele Cisi (Ah, ce son dans Ika!) avec, bien sûr, contrebasse et batterie pour la partie rythmique. Les interactions entre les trois solistes sont savamment arrangées, elles offrent aussi de beaux instants où l’improvisation reprend le dessus. C’est ça aussi la magie du jazz! Et la thèse invoquée en titre par Frédéric Viale est, de fait, réussi car l’album déborde de swing. Entre les reprises et les compositions en hommage à ses maitres (Mulgrew Miller, Kenny Baron, Sony Clark, Donald Byrd) il glisse une vielle chanson française (Sous les Ponts de Paris).  Et comme on ne se refait, il y a tout de même un titre qui reste musette, intitulé malicieusement Swing Interdit. Osez le Vendredi 13 qui ouvre le Cd, vous verrez, il est de ceux qui porte chance.

Souhaitons que cette parenthèse ouverte ne se referme pas de sitôt.

 

Disponible dès le 4 juin

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Deux live de Michael Wollny

Michael Wollny: Wartburg

(ACT Music)

Le jeune et prolifique pianiste allemand Michael Wollny retrouve, pour deux albums live paraissant simultanément, son trio favori avec Christian Weber à la contrebasse et le batteur Eric Schaefer. On s’intéressa surtout au premier enregistré à Wartburg. Onze compositions, essentiellement des membres du groupe où leur complicité, leur plaisir à jouer ensemble éclate à chaque instant. Sur les quatre morceaux où Émile Parisien joue de son soprano en invité, leur musique se rapproche du sublime qu’il dialogue avec le batteur (Engel) ou avec le contrebassiste (Make A Wish) qui tisse une trame serrée sur laquelle, ensuite, les deux solistes peuvent, tour à tour, déposer trilles, mélodies et arpèges. Du beau jazz de notre temps. Dans l’album Oslo, c’est le Norwegian Wind Ensemble, qui est en guest sur quelques morceaux. Plus doux, mélodies plus ciselées. Fauré et Debussy viennent se faire jazzer leurs compositions parmi celles du pianiste leader. On peut goûter les deux Cd, les enchainer même ou alors préférer l’un ou l’autre. Un même esprit les anime cependant faire une musique vivante et réjouissante.

Vide Médian

Timothée Robert : Vide Médian

(Ilona Records/L’autre Distribution)

Le bassiste Timothée Robert sort en ce début de printemps son premier album en leader. Un disque au titre superbe « Vide Médian » qui évoque une théorie taoïste d’un troisième souffle au-delà du Yin et du Yang…  Au-delà de la trompette d’Olivier Laisney et du saxophone de Melvin Marquez, là où s’engouffrent les claviers de Nicolas Derand, la batterie de Clément Cliquet et la basse électrique groovy de Timothée Robert. Il signe les onze compositions de cet album de jazz résolument contemporain. Le thème Mother Song en est un bel exemple avec son arpège répétitif au piano (on pense à Philip Glass) sur lequel se pose les notes à peine susurrées de la trompette dans les graves, rejoint longtemps après, en contrepoint, par le saxophone. Magique, mystique. Mais tous les titres ne sont pas aussi méditatifs. Le suivant, intitulé Testaments est presque chantant. Certains autres ont des rythmiques plus alambiquées, des riffs ou des chorus de basse, inventifs, puissants (écoutez Nasika Bushani ou Mi C si T). Par-delà son groupe phare Antiloops, Timothée Robert révèle avec ce Vide Médian, un compositeur, arrangeur de grand talent et un bassiste véritablement inspiré.

Fables birmanes

Anne Paceo: Fables of Shwedagon

 (Laborie Jazz/Socadisc)

Pour ce nouvel opus, la batteure Anne Paceo innove une fois encore. Un enregistrement original, bigarré qui mêle musiciens européens et birmans, instruments classiques et asiatiques dont les noms seuls sont une invitation au voyage (Hsaing Waing, Maung Zaing ou encore Si Wa). Mélodies jazz, harmonies classiques contrastent avec des thèmes et mélopées d’Asie. Dix instrumentistes qui vont inventer un nouvel univers à la croisée de nombreux chemins en gardant la liberté de l’improvisation. Anne Paceo compose quatre des sept titres, les trois autres sont des airs traditionnels birmans réarrangés pour l’occasion. La batterie et les percussions ont le beau rôle mais les autres musiciens ne sont pas en reste. Au saxophone, l’impeccable -as usual- Christophe Panzani. A la guitare, un habitué des formations de Miss Paceo, Pierre Perchaud. Le piano de Leonardo Montana s’accorde à merveille avec la flute de Htun Oo (écoutez le Myanmar folk song). Comme quoi le jazz peut aller se nicher dans les plus lointains, les plus petits recoins et qu’il suffit parfois juste de vouloir l’écouter pour l’entendre.

L’enregistrement a été fait en live au festival de Jazz sous les Pommiers, on regrette que faute de place sur le CD, le set ne soit pas complet. Peut-être un jour verra-t-on une édition spéciale avec une seconde rondelle en bonus!

Le voyage d’Enrico et Claude

Enrico Pieranunzi: Monsieur Claude

(Bonsaï Records/Sony)

Le jazz s’acoquine de plus en plus souvent avec la musique classique. Les jeunes musiciens formés aux deux écoles dans les conservatoires s’y engouffrent souvent avec volupté (Edouard Ferlet, David Chevallier, les frères Enhco). Mais de grands anciens ont déjà prouvé qu’ils savaient y faire aussi dans cette double appartenance. Le pianiste italien Enrico Pieranunzi est de ceux-là. Il avait déjà interprété brillamment les sonates de Scarlatti en 2008. Mais avec ce nouvel album entièrement dédié à Debussy, il est au meilleur des deux mondes. Chaque thème est écrit ou inspiré par Monsieur Claude. Pieranunzi se les approprie puis les arrange à sa façon pour un trio jazz de haute volée puisque Diego Imbert et André Ceccarelli l’accompagnent. David El Malek rajoute quelques élégantes volutes de saxophone sur quatre morceaux. Bluemantique Leur adaptation de la Valse Romantique qui ouvre l’album est tout juste sublime. Ils font swinguer la musique de la fin du 19e siècle avec un naturel surprenant mais aussi celle du 21e puisque certaines mélodies comme My Travel With Claude sont entièrement de la main, des doigts du pianiste. Les amateurs de jazz vocal retrouveront avec délice la chanteuse Simona Severin sur quatre autres titres dont un final en beauté puisque c’est L’adieu de Guillaume Apollinaire. (Et souviens-toi que je t’attends)

De la grâce, des couleurs, du swing pour une belle invitation au voyage avec Messieurs Enrico et Claude.