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Aldo Romano revient

Aldo Romano: Reborn

(Le Triton/ L’autre Distribution)

ALDO ROMANO BATTERIE ; JASPER VAN’T HOF  PIANO, CLAVIERS ; DARYLL HALL  CONTREBASSE ;

ENRICO RAVA TROMPETTE; BAPTISTE TROTIGNON PIANO ; MICHEL BENITA  CONTREBASSE;

GLENN FERRIS  TROMBONE ; YOANN LOUSTALOT  TROMPETTE ; GÉRALDINE LAURENT SAXOPHONE;

MAURO NEGRI  CLARINETTE

Un nouvel album d’Aldo Romano dans les bacs ne peut que réjouir l’amateur de jazz. Et, quand on lit la longue liste des musiciens qui l’accompagnent dans cette série de concerts enregistrés en live au Triton à Paris, le plaisir est décuplé. On ne peut que glisser dans le lecteur (fût-il virtuel ou numérique) cette galette de polycarbonate, (ou cette suite d’octets) puis s’assoir tranquillement et déguster. Une séance avec Rava, Trotignon et Daryll Hall, une avec Géraldine Laurent, Henri Texier et Mauro Negri, une autre avec Michel Benita, Glen Ferris et Yoann Loustalot et le duo, un peu surréaliste, avec le claviériste Jasper van ‘t Hof.
Les jeunes instrumentistes tiennent la dragée haute à leurs ainés. Yoann Loustalot métamorphose totalement le Twenty Small Cigars repris de Frank Zappa (il fut aussi enregistré par JL Ponty). Le saxophone de Géraldine Laurent et la clarinette de Mauro Negri semblent parfois ne faire qu’un. Une fusion intense catalysée par la rythmique d’exception, Texier-Romano. Quant à Baptiste Trotignon (ah l’élégance de son phrasé, de son touché!), il parait avoir jouer toute sa vie avec Enrico Rava (dont la sonorité est toujours aussi majestueuse). Un peu derrière, le maestro Romano semble à la fois goguenard et joyeux, sous son bandana, frappant ses fûts et cymbales comme si s’était son premier enregistrement. Il s’offre même deux minute de solo, quasi tribal, en presque fin de disque avant de laisser Enrico Rava conclure et ravauder leur rêve.

Aldo Romano à La Gaude Nov2018

Kyle Eastwood à Grasse

Kyle Eastwood  Quintet

17h, ce dimanche, au Théâtre de Grasse. Les seuls sièges rouges encore non occupés sont floqués d’un sens interdit. Respectons la distanciation.
Monsieur Florés, le directeur, présente la soirée en souhaitant la bienvenue au public et en dédiant le concert à la mémoire de Samuel Paty, le professeur lâchement assassiné.
Silence…
Puis les cinq musiciens prennent possession de la scène et attaquent directement le premier titre de la soirée, « Skyfall », la chanson écrite par  Angèle pour le film du même nom, mais dans un arrangement largement métamorphosé . Ils joueront ensuite la presque totalité de leur récent album « Cinematic », comme Kyle Eastwood nous le raconte entre chaque morceau dans un délicieux mélange de français et d’anglais (le français pour le public, l’anglais pour son groupe ?). Ils prennent à leur compte chaque thème qu’il soit de Mancini, de Morricone, de Bernard Hermann,… pour le faire leur et nous entrainer dans un kaléidoscope d’images sonores pendant près d’une heure et demi. Les dialogues ou les contre-chants à la tierce, à l’unisson de la trompette (Quentin Collins) et du saxophone (Brandon Allen) sont admirables.  Le pouvoir évocateurs du groupe est vraiment puissant, à tel point que dans leur interprétation du thème de Lalo Schifrin dans « Bullitt », on ressent presque les chaos des rues de San Francisco sous les roues de la Mustang Fastback ou de la Dodge Charger, rythmés par la contrebasse tellurique de Kyle. Il se soufflera sur les doigts à la fin du morceau avant d’attaquer le suivant.
Chacun des spectateurs aura son moment préféré dans le concert mais indubitablement l’un des summums fut « Gran Torino », une composition du fils pour le film du père. La contrebasse et le piano (Andrew McCormack tout en subtilité)  en duo avec quelques légers coups de balais sur les cymbales de Chris Higginbottom, puis, le solo de saxophone tout en finesse. Ils finissent leur set avec le joyeux et virevoltant « Pink Panther », que tout le monde a reconnu avant la deuxième mesure.
En rappel, « Moanin », un blues de Charles Mingus, introduit à la contrebasse par Kyle, seul sur scène avant d’être rejoint par tout son quintet.

On va au théâtre, voir et écouter un concert, et on sort heureux, en ayant envie d’aller au cinéma.

Le 18/10/20 au théâtre de Grasse (06)

Christophe Panzani: Les correspondances

Christophe Panzani: Les correspondances

 (The Drops Music / Outhere)

CHRISTOPHE PANZANI QUINTET
Christophe Panzani : saxophone ténor - Vincent Peirani : accordéon, Pierre Perchaud : guitare - Bruno Schorp : contrebasse - Antoine Paganotti : batterie

QUATUOR VOCE
Cécile Roubin & Sarah Dayan : violon - Guillaume Becker : alto - Lydia Shelley : violoncelle

ARTE COMBO
Mayu Sato : flûte - Annelise Clément : clarinette, Cyril Normand : cor français - Frank Sibold : basson
Isabelle Olivier : harpe

 

On ne peut pas dire que Christophe Panzani refasse toujours le même album. Après « Les mauvais tempéraments », le précédent, où il se confrontait à des pianistes en une série de duo, il créé pour ce nouveau projet le Large Ensemble. La réunion d’un quatuor à cordes (le Quatuor Voce), d’un quintet à vent (Arte Combo) et son propre quintet jazz (avec guitare et accordéon!). Après s’être acoquiné avec le rock ou la musique progressive depuis le début des années 70, les passerelles entre musique classique  et le jazz sont de plus en plus fréquentes, peut-être parce que les musiciens actuels ont souvent la double formation qui leur permet d’appréhender les deux genres avec autant de pertinence. Ce sont donc ces correspondances (au sens d’échanges épistolaires) que le saxophoniste va explorer dans ce nouvel opus. Une étude fort pertinente sur  l’intertextualité musicale entre le jazz moderne et la musique classique du 20e siècle. Outre trois de ses propres compositions, Panzani arrange donc à sa manière trois œuvres rares du répertoire, écrites à l’origine pour le piano. Satie, Darius Milhaud et Messiaen. Ces correspondances sont donc plus des rencontres qu’un affrontement entre deux mondes musicaux. Car ceux-ci ont beaucoup à se dire. Jouer du Messiaen comme un standard de jazz n’aurais pas vraiment de sens, sans l’imagination du saxophoniste. L’allant de la guitare de Pierre Perchaud sur la deuxième « Danse de Travers » (Satie) allié à un ténor virevoltant et un accordéon balkanique à tout pour séduire.  Il en sera de même quand les cordes et les vents entremêlent leurs croches alors que contrebasse et batterie marquent le tempo. Da la musique savante qui s’encanaille dans des impros jazz. Faire jouer du modal à un basson, un cor français, un alto et un violoncelle sur une compo Darius Milhaud peut paraitre -à certains- offensant ou pour le moins singulier. Et pourtant écoutez cet album, vous ne pourrez qu’être convaincu que ces musiques peuvent exister ensemble. De plus le disque n’a pas bénéficié d’artifices de studio, il a été enregistré en public, les applaudissements en témoignent!

 

a blast from the past

Yves Rousseau Septet: Fragments

(Yolk Music/ L’Autre distribution)

Géraldine Laurent: saxophone alto
Étienne Manchon: claviers
Csaba Palotaï: guitare
Jean-Louis Pommier: trombone
Thomas Savy: clarinette basse
Vincent Tortiller: batterie
Yves Rousseau: contrebasse, compositions

Pour son nouvel album, le contrebassiste Yves Rousseau a voulu se plonger dans son passé, ses années « lycée », comme il le dit. Une époque où, avant de devenir musicien de jazz et improvisateur, il savourait le rock progressif. Les grands groupes de l’époque des 70′, King Crimson, Soft Machine…Des fragments du passé donc mais du jazz d’aujourd’hui avec un septet de haute volée.  Quatorze compositions en huit parties, toutes signées de la main du leader, exceptions faites d’une notule empruntée à David Crosby et de 2 minutes du Crimson King de Robert Fripp. Les trois soufflants (sax, clarinette, trombone) tirent la musique de Rousseau vers un jazz chambriste plutôt agité, alors que guitare, basse, batterie font des résurgences nettement plus prog. Les claviers d’Etienne Manchon oscillent entre les deux selon les morceaux. Si les arrangements sont cousus main, les sept membres du groupe se (nous) délectent de larges parties improvisées. Cet album, certes trempé dans les effluves du passé, est imprégné d’émotion, d’énergie et d’une certaine exaltation bien loin d’une vaine nostalgie.
Une bien jolie galette à glisser dans son lecteur, en espérant les apprécier aussi en live, un soir…

Ennio, Ferruccio e Giovanni

Ferruccio Spinetti – Giovanni Ceccarelli:

More Morricone

(Bonsaï Music/ L’autre Distribution)

Giovanni Ceccarelli: piano, Rhodes piano, Wurlitzer piano, toy piano, clavietta, synthesizer, alto and soprano recorders, Jew's harp
Ferruccio Spinetti: double bass, electric bass, acoustic guitar, bouzouki

Ennio Morricone est parmi les compositeurs italiens les plus appréciés dans le monde entier. Que deux musiciens, italiens eux aussi, est envie de lui rendre hommage semble tout à fait naturel surtout que la genèse de ce projet date de bien avant le décès de Morricone. Il n’y a pas d’effet d’opportunisme dans la démarche du duo. Faire du jazz avec du Morricone, voilà le défi que relève avec beaucoup de brio et même une grande classe, Ferruccio Spinetti et Giovanni Ceccarelli. Reste l’écueil du choix des morceaux. Ils sont eu le bon goût d’éviter le « Sham, Sham » de « Giu la Testa » ou l’harmonica de » C’era una volta il West ». Mais Ennio était prolixe…Ils ont plongé dans la longue liste de films pour dénicher quelques perles, pas forcément rares. Pour les arrangements, on peut faire confiance à Ferrucio Spinetti, la moitié de Musica Nuda. Il sait comment garder l’essence d’une composition: sa mélodie pour la confier à leurs deux instruments.  Certes il y a quelques passages à la guitare, au Rhodes ou au bouzouki. Mais aussi quelques citations en forme de clin d’œil, de la guimbarde ou du sifflement. Sur quelques titres, là où l’on aurait pu s’attendre à une voix italienne, la chanteuse belge, Christelle Wautier vient poser la sienne, en anglais, en français. Loin de l’exercice de style ou du tribute compassé, le duo -l’élégance du piano de Ceccarelli, allié à la basse généreuse et entrainante de Spinetti- réussit à suggérer les images, les personnages de tous ces films, puis à les faire glisser dans un autre monde fait de notes et d’harmonies.
Pas encore convaincu, écoutez « Poverty », l’un des thèmes de « Il était une fois l’Amérique »…

 

Michel Benita en quartet

Michel Benita: Looking At Sounds

(ECM / Universal Music)

Michel Benita: contrebasse, ordinateur
Matthieu Michel: bugle
Jozef Dumoulin: Fender Rhodes, électronique
Philippe Garcia: batterie, électronique

Voilà un long moment que l’on attendait ce nouvel album de Michel Benita. Un entrefilet dans la presse spécialisée l’évoquait il y a un an, déjà! Ça y est, il tourne. Quatre après son précèdent album, il publie ce « Looking At Sounds » en quartet, un quartet très européen. Deux français, un suisse, un belge. Il signe ou cosigne avec ses musiciens dix des onze compositions. Des tempos lents, chacun titre prend le temps d’exister, de donner à écouter, d’attirer l’auditeur dans le monde feutré de Michel Benita. L’album est porté par la sonorité suave et majestueuse du bugle de Matthieu Michel, parfaitement secondé par le Rhodes de Jozef Dumoulin. Le Fender Rhodes dont le son peut être parfois crispant, froid, est ici coloré, harmonieux, chantant (écoutez « Islander »). Philippe Garcia, fidèle des enregistrements de Benita, reste discret même s’il n’hésite pas à mettre de la puissance (« Slick Team »). Michel Benita ne fait pas un disque de contrebassiste, il n’impose pas ses lignes de basse, ne les mixe pas en avant et pourtant, il est là, à chaque instant, au cœur et au chœur du morceau. En final, presque en rappel, pour le plaisir, il nous offre une reprise en solo d’un vieux tube, extrait de la comédie musicale Peter Pan.

Deux soirs au Festival Les Émouvantes

Festival Les Emouvantes 2020

17 & 18/09/20 au Théâtre des Bernardines – Marseille

Cette année, c’est masqué que l’on pénètre dans la cour du théâtre. Un passage par le gel, puis par l’accueil avant de rejoindre l’entrée de la chapelle, devenue salle de spectacles.  19h tapantes, (les concerts commencent à l’heure, précise la brochure), Claude Tchamitchian, le directeur artistique, masque à la main, (il est bien à 10 mètres du premier spectateur) présente la soirée.

Premier concert du jeudi, le saxophoniste Jean-Charles Richard rentre sur scène, un sax soprano et un baryton à la main. Il commence, en douceur, par Motherless Child. Un gospel, bien connu qu’il arrange, à sa façon, pour son saxophone soprano. On est loin de la version de Richie Heavens à Woodstock, quoique, l’intensité soit tout autant palpable. Il enchaine sur une de ses compositions avant d’accrocher le baryton à son harnais (c’est que ça pèse un sax baryton) pour quelques titres ornithlogiques, nous dit-il. Un set solo, certes, mais pourtant, Jean-Charles Richard réussi à jouer, le riff, la mélodie et la basse simultanément et… successivement sur son seul baryton. Après un passage virtuose, néo-classique au soprano, il fait en fin de set, sur le micro à gauche, un solo de percussions, du scatt presque,  avec les clapets du sax. Impressionnant. En rappel, un hommage à Steve Lacy dont il interprète New Duck, en précisant: On collabore avec son instrument on ne le soumet pas. Instants magiques de pure beauté.

Le temps de se restaurer, l’heure du second concert arrive. Ils sont deux. Le pianiste anglais Matthew Bourne et le clarinettiste normand Laurent Dehors. Leur set s’intitule:
A Place That Has No Memory Of You, tout un programme. Un duo, des dialogues, parfois soutenus parfois mélancoliques. Le pianiste joue quelques fois debout, des harmoniques directement sur les cordes du Steinway. Le clarinettiste nous fait découvrir toutes les sonorités de ses instruments, du sopranino à la clarinette contrebasse (mais si, cela existe!). Deux à la fois même. Il va même chercher en coulisse sa musette, un biniou du Berry, pour un moment presque dansant. Un long morceau, « triste », c’est son nom, en 4 ou 5 parties, clôture le set.  D’une longue intro lente, largo, piano solo à une fusion des deux musiciens, deux mains staccato sur le clavier, alternance de clarinettes vives, presque chahuteuses. En rappel, le sautillant « 2666 », extrait de leur album « Chansons d’amour ».
Fin d’une bien belle soirée. On peut ranger le piano.Et profiter de la nuit autour d’un verre….

Vendredi 18.

Toujours les travaux dans Marseille…
On commence par un duo pour finir par le solo.
Danses de l’inouï , assis tous deux, côte à côte, Jacky Molard au violon et François Corneloup au baryton (très en vogue aux Émouvantes cette année). Un set qui sera, le nom l’indique bien, très dansant. Dès le deuxième thème, ils jouent une gigue, pas celtique comme les origines bretonnes de Jacky Molard pourrait le laisser penser, mais d’une souche bulgare, le titre « Red Gigue » le confirme. On n’ira pas jusqu’à affirmer que l’on sautille sur place (avec un masque cela n’est guère recommandé) mais chez certains spectateurs l’envie de taper du pied commence à poindre. Le titre suivant Redites qui n’est pas un inédit comme le précise malicieusement François Corneloup, est dédié à Claude Tchamitchian. Le voyage continue, ils nous emmènent à Chypre où le violon est joué en accord (façon guitare), en pizzicati et, comme il se doit, à l’archet, soutenu par le sax qui fait, là, office de basse. Ils rejoignent finalement la Bretagne pour une nouvelle gigue, bel et bien celtique cette fois-ci. Un set, un concert totalement lumineux.

Pour finir cette soirée (et pour moi hélas ce festival) le guitariste David Chevallier va nous plonger dans Le cœur du sujet.
Une création comme les aime l’équipe -et le public- des Émouvantes. Un projet solo à la guitare électrique au cœur de quatre dispositifs sonores. L’ampli Fender, deux enceintes de retour, un baffle, alimentés par les six cordes, les trois micros, de la Telecaster Eagletone Custom et un passage dans un ordi qui spatialise chaque note, chaque vibration. Cela parait artificiel à la description mais dès le premier accord, dès que David Chevallier pose son bottleneck sur son instrument, on oublie la technique pour n’être plus qu’à l’écoute de l’imaginaire du guitariste. De nouveau, un voyage, plus irréel celui-là, aux rythmes du déplacement des doigts, sur le manche, sur le corps de cette guitare. Une note arrive de droite, est reprise à gauche avant de se fondre derrière percutée par une ou plusieurs autres. David Chevallier parait extrêmement concentré, les yeux fermés le plus souvent, il enchaine les passages mélodieux avec d’autres plus crunchy repoussant les limites d’une improvisation boostée par la magie du calcul informatique. Un seul mot: grandiose.

Les organisateurs le promettent déjà, tous ces musiciens reviendront l’an prochain défendre leur projet dans leur entièreté. Pourvu que cette saleté de corona nous laisse enfin tranquille.

La Havane d’Adrien

Adrien Brandeis Meetings

(Jazz Family – Socadisc)

Adrien Brandeis – piano, composition
Damian Nueva – contrebasse
Arnaud Dolmen – batterie
Inor Sotolongo – percussions

Pour son deuxième album, Adrien Brandeis délaisse son quintet azuréen pour une nouvelle formation , un quartette acoustique avec deux musiciens cubains à la contrebasse et aux percussions et un batteur guadeloupéen à la réputation grandissante. Du coup, la place faite au piano et aux percussions s’est accrue. Adrien Brandeis a ramené de son séjour à la Havane bien plus que de la technique pianistique ou harmonique, il s’est trouvé un style propre. On le découvre particulièrement dans l’hommage à Chick Corea, « Chick’s Garden » ou dans « Not Ready », le piano est aux avant-postes. Mais il sait aussi donner toute leur place aux perçussions, l’âme de la musique cubaine. Dans « Suave », il reçoit l’appui du percussionniste vénézuélien Orlando Poleo, pour un titre tout en jubilation. Le voyage insulaire se poursuit avec « Elixir » et « Cha Cha Paris » où on se régale de la lucha amistosa entre les baguettes Arnaud Dolmen et les mains sur les peaux de Inor Sotolongo, un combat réglé par la contrebasse affutée mais ondoyante de Damian Nueva (un nom à retenir, un musicien à découvrir). Quant au final, en solo, « Textures », le pianiste nous prouve qu’il ne se contente pas de s’assoir tranquillement dans le fauteuil d’un jazz caribéen qu’il maitrise dorénavant parfaitement mais qu’il a déjà d’autres horizons harmoniques à explorer.

 

 

Vincent, Émile et le tango

Vincent Peirani & Emile Parisien-Abrazo

(Act Music )

Emile Parisien saxophone soprano
Vincent Peirani accordéon

Après « Belle Epoque » (Act Music) en 2014, les deux musiciens se retrouvent pour un nouvel album en duo. En fait, ils ne se sont jamais vraiment quitté. Émile joue du sax dans le quintet « Living Being » de Vincent. Vincent est invité, avec son accordéon, dans le Sfumato d’Emile et, entre temps, ils jouent ensemble avec Michael Wolny et Andreas Schaerer et d’autres. Mais le duo, c’est un peu leur truc à eux, c’est comme ça qu’il se sont fait connaitre du grand public, après leur passage dans la troupe de Daniel Humair. Un album consacré au Tango, « Ouh, la, la! Ça craint un peu » se dit le chroniqueur pas vraiment fan du genre. Mais c’est mal connaitre les deux compères jazzmen. Pour preuve, le disque commence par une reprise d’un vieux thème de Jelly Roll Morton, « The Crave » (un tango certes) et fini par le « Army Dreamers » de Kate Bush pas particulièrement dansant dans sa version originale. Mais ces deux titres comme les compositions de l’un ou de l’autre ou celles plus typiques de Piazolla ou Javier Cugat forment un univers bien spécial. On voyage vers l’Argentine, certes,   mais on entrevoit aussi des corps qui

© JP Retel

remuent en cadences lascives. Mais surtout, on profite à plein de cette complicité musicale que l’on ose à peine déranger à l’instar de celles de danseurs tout à leur art.

Les notes de l’accordéon qui s’instillent dans celles du saxophone soprano comme une plainte joyeuse. L’Abrazo jazz en quelques sorte. Un répertoire dont on attend déjà de voir et d’entendre, la déclinaison en live, en musique vivante.
Un album que l’on peut ranger sans vergogne aux côtés du fabuleux Mulligan/Piazzolla de 1974.

Lea Deman

Léa Deman : Black Rain

(Urban Noisy Records)

 

Lea Deman : Chant; Claude Barthélemy : Guitares; Stéphane Guéry : Guitare ;
Jean-Luc Ponthieu : Contrebasse, Basse;
Éric Groleau : Batterie

Après un album très jazz où elle chantait du Chet Baker, Léa Deman infléchit son répertoire avec des influences plus rock, plus blues qui vont fort bien avec sa voix qui se fait plus rauque moins charmeuse qu’avec Chet. Le lineup, deux guitares, basse, batterie ne laisse d’ailleurs aucun doute. Ça rock dès le deuxième titre « Why No Ending« . Si la chanteuse signe et écrit toutes les compositions, la direction artistique est confiée à l’ex chanteuse Guesch Patti, mais le disque doit aussi beaucoup aux arrangements -et au jeu- du guitariste Claude Barthelemy. Quelques réminiscences jazz reviennent dans « Berceuse Bleue » qu’elle chante en anglais malgré le titre, un phrasé à la Dee Dee Bridgewater. Mais, le sommet de l’album est l’excellent blues en deux parties à deux guitares rageuses, « I’m A fool« , Barthelemy et Guery se partagent les chorus, faisant hurler leur guitare avec un plaisir manifeste. Vers la fin, Lea Deman se laisse aller à swinguer avec « My Friends« , ces amis qui l’aident parfois à remonter la pente.
Une voix chaude à découvrir avant que l’été ne décline.