Airelle, Édouard et Stéphane

Airelle Besson, Edouard Ferlet & Stephane Kerecki: Aïrés

(Label Alpha)

 

On savait Édouard Ferlet fan de musique classique, trois albums consacrés à Bach dont deux en solo. Ses enregistrements avec Jean-Philippe Virlet relèvent aussi autant du jazz que du classique. Le voir s’associer avec la trompettiste Airelle Besson n’a rien d’étonnant car elle aussi développe dans ses albums une familiarité avec la musique du 19eme siècle. L’entente, la symbiose même, entre les trois musiciens est parfaite qu’ils jouent leurs propres compositions ou des arrangements de Bach, Ravel, Fauré et Tchaïkovski. Si les thèmes sont exposés au piano ou à la trompette, la contrebasse n’est jamais en reste. C’est elle qui apporte sous les doigts de Stéphane Kerecki, la plus grande « touche » jazz, la rondeur, le swing, c’est souvent lui. Il suffit d’entendre le magnifique Histoire d’un enfant de St Agile. L’incipit du disque, Es ist vollbracht, une composition de Ferlet, (inspiré d’une aria de La Passion selon St Jean du grand Jean-Sébastien) est belle démonstration de leur savoir-faire ensemble. La sonorité chaude de la trompette d’Airelle Besson, le moelleux agressif de son phrasé, une rythmique puissante contrebasse-main gauche du pianiste. La main droite se délie ensuite pour relire le thème avant de se lancer dans une impro soutenue par la trompette. Enfin en final, retour du duo main gauche et contrebasse tandis que la main droite plonge dans le cadre du piano et titille les cordes avec les doigts ou une mailloche. Un pur délice.

 

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Le diabolique quartette acoustique de Paolo Fresu

Paolo Fresu Devil Quartet – Carpe Diem

Tŭk Music

Pour le nouvel opus de son Devil Quartet, Paolo Fresu a délaissé sa boite à malices électro, Bebo Ferra a débranché sa guitare électrique au profit de deux acoustiques ( œuvres des luthiers italiens Roberto Pozzi & Aldo Illotta). Stefano Bagnoli a mis de côté presque toutes ses baguettes pour mieux nous faire profiter du son subtil de ses balais. Poalino Dalla Porta reste fidèle à sa vieille contrebasse. 14 titres, des compositions de chacun des musiciens. Les amateurs du Devil Quartet connaissent déjà le très beau jeu de Bebo Ferra mais là, son talent explose. Ses superbes phrases, ses lignes mélodiques virtuoses, les séries d’accords ou d’arpèges et autres soli tant avec les cordes nylon qu’avec les métalliques sont de presque tous les instants sur le disque. On l’entend parfois chantonner la mélodie que ses doigts distillent avec grâce, appuyée par les envolées lyriques de Fresu, égal à lui-même. Le son naturel  de son bugle ou de sa trompette  dont il joue, magie de la technique, parfois  en même temps, rappelle par instants l’un de ses maitres, Chet Baker. On s’attardera sur le superbe Secret Love ou sur le très allègre Un tema per Roma . Mais nul doute,  le diable est bien loin de cette musique céleste ou alors il s’est fait très discret.

Tony Allen revient à Nice

Mise en bouche tonique  avec le Funktet de Fred Lusignant. Pas de doute, c’est bel et bien du funk que l’on va entendre pendant plus 45 minutes. Des les premières mesures d’un tube de Trombone Shorty jusqu’à celles  de Fred Wesley pour finir sans oublier deux petits Herbie Hancock. De l’énergie à revendre, du groove à foison. Alain Asplanato, le batteur la régularité métronomique rythme la fougue de ses compères. Le leader souffle dans son trombone sans relâche. Il chante aussi pour un medley, plus swing, de St James Infirmary et Mimnie The Moocher. On retiendra surtout la très belle performance du saxophoniste Benjamin Boutant, très inspiré ce soir-là.

Nous étions fin prêt pour accueillir Tony Allen et ses musiciens. Un Tony Allen en très grande forme qui, baguettes en mains, nous démontrera, pendant un très long set, qu’il est bel et bien toujours le roi de l’Afro Beat! Au programme, les nouvelles compos de son Album The Source, le premier chez Blue Note. Placé tout au fond de la scène, le batteur au drumming si particulier fait de souplesse et de précision, laisse ainsi beaucoup de place à ses musiciens. Le contrebassiste Mathias Allamane ne le quitte pas des yeux, guettant le moindre changement de tempo, la plus petite inflexion de rythme. Jean Philippe Dary presque minimaliste au piano devient volubile sur son synthé au son d’orgue. Le guitariste à la chevelure léonine, apparemment pas Indy Dibong, reste assez discret derrière sa Fender. Quant aux deux cuivres, côte jardin, ils assurent le spectacle, bougeant, dansant tout au long du concert, sans pourtant négliger de souffler avec un cocktail de fougue et d’émotion  dans la trompette pour Nicolas Giraud et le sax pour Yann Jankielewicz. Avec des concerts de cette qualité, il va falloir bientôt pousser les murs du Forum Nice-Nord qui affichait, une fois de plus, complet.

 

Macha Gharibian à Cannes

Nous avions déjà pu entendre Macha Gharibian, cet automne à Jammin’ Juan. Mais le show case fut un peu frustrant par sa courte durée (mais c’est aussi le principe des show cases, me direz-vous!) C’est donc en quartet que se présentait la pianiste et chanteuse  dans la très confortable salle de l’Espace Miramar à Cannes. Nous avons pu écouter en grande partie le répertoire de Trans Extended paru en octobre dernier mais aussi quelques surprises dont le très enlevé 50 Ways To Leave Your Lover, le tube de Paul Simon. Macha Gharibian chante en anglais, en arménien (Anoushes, une très émouvante chanson dédiée à sa grand-mère). Les tempi sont généralement assez lents mais le guitariste David Poteaux-Razel sait y mettre de l’énergie avec sa curieuse guitare sans tête de manche. Il vit chacun des morceaux avec une grande ferveur, rythmant ses soli avec la tête, le torse, les pieds, quelques amusantes grimaces accompagnent aussi son jeu tout au long du manche, bottleneck ou non.  Théo Girard, vieux complice musical de Macha, garde quant lui la plupart du temps les yeux fermés, concentré sur sa contrebasse, à l’écoute de sa leader. Dré Pallemaerts, le batteur belge du groupe assure une assise rythmique aussi efficace que discrète. On voyage beaucoup avec Macha et son groupe en Arménie certes mais aussi à New York où elle a étudié, M-Train, au Japon, Mount Kuruna ou pour finir en beauté avec Saskatchewan, le titre le plus représentatif de son répertoire. Métissage musical, culturel. Jazz, world, pop ou même folk. Un thème qu’elle dédie à tous les migrants du monde. Idéal pour reprendre la route vers la maison. Mais comme la soirée était organisée en collaboration avec l’Association de l’Union des Arméniens de Cannes, les spectateurs ont eu droit, pour leur plus grand plaisir, à un petit buffet de spécialité, accompagné d’un goûteux Raki. Des gens qui savent recevoir.

Brousseau – Metzger

Paul Brousseau/Matthieu Metzger: Source 

Label Emouvance

 

Voilà plus de vingt ans que le pianiste Paul Brousseau (ONJ d’Olivier Benoit) et le saxophoniste Matthieu Metzger (ONJ de Daniel Yvinec, le collectif métal Klonosphère) se croisent au travers des différentes formations auxquelles ils participent, de Louis Sclavis à Marc Ducret.  De cette longue amitié est venue l’envie d’enfin confronter leurs instruments, en duo acoustique. Quinze pièces écrites, improvisées, quinze climats musicaux, quinze duels à touches et clés mouchetées. Metzger explore toute la palette sonore des saxophones, du sopranino au ténor en Ut, il les pousse parfois dans leurs derniers retranchements que les lignes mélodiques, les accords bigarrés du pianiste ne peuvent pas toujours apaiser.  Du jazz contemporain qui peut surprendre, voire déranger, mais qui sait aussi séduire de belle façon.

Bop writer

Yaël Angel: Bop Writer

(Pannonica)

Si Victor Hugo a explicitement défendu de déposer de la musique le long de ses vers, Monk, Shorter, Mingus n’ont pour leur part jamais interdit que leurs compositions soient illustrées de mots. Yaël Angel a non seulement décidé d’écrire ses textes sur leur musique mais aussi de les interpréter en quartet piano, basse, batterie et voix.  Un double challenge qu’elle réussit fort bien.

L’album commence avec un So What de Miles Davis qui met en joie. Du swing à l’état pur, un chant qui semble avoir été fait pour ce thème.  On écoutera du Monk à trois reprises dont l’inusable Round Midnight, on n’aurait pas imaginé cet album sans. Dans le très enlevé Rhythm-a-Ning, Yoni Zelnik s’en donne à cœur joie à la contrebasse. C’est bel et bien avec le grand Thelonious, ce formidable compositeur, que Yaël est la plus à l’aise. Les mots semblent couler sur les notes. Comme un coulis framboise sur génoise aérienne. On retrouve un grand Zelnik pour le Good bye Pork Pie Hat de Mingus, un simple duo qui va à l’essentiel, la mélodie. On aura une préférence pour son interprétation de Falling Grace, une composition de Steve Swallow pour Gary Burton auquel le quartet redonne comme un air de jeunesse. Elle prend quelques risques avec l’âpre Lonely Woman d’Ornette Coleman mais elle est particulièrement bien soutenue par le piano de Olivier Hutman. Son groupe est d’ailleurs pour beaucoup dans la réussite de cet enregistrement. Il lui donne l’écrin musical dans lequel Yaël Angel peut déposer sa voix, ses phrases. La preuve en sera faite encore dans Infant Eyes de Wayne Shorter qui clôt l’album. Bop Writer certes mais aussi Bop Singer. Et de quelle façon.

 

L’espoir de Raphaël Imbert

Raphaël Imbert: Music is My hope

(Jazz Village/PIAS)

Raphaël Imbert: saxophones, clarinette basse
Manu Barthélémy: chant
Pierre-François Blanchard – claviers
Pierre Durand: guitare
Jean-Luc Di Fraya – batterie
Aurore Imbert: chant
Marion Rampal – chant
Thomas Weirich – guitare

Dans son précèdent album, le saxophoniste Raphaël Imbert faisait de la musique sa maison, Music is My Home, (Jazz Village-2016). Dans celui-ci, il en fait son espoir, et probablement sa raison de vivre, de continuer, Music is My Hope. Le blues reste la base de son inspiration, de ses arrangements, des compositions ou reprises (Joni Mitchell, Peter Seeger notamment). Le blues et le chant. Pas moins de quatre chanteurs et chanteuses se relayent pour mettre en voix, les douze idées, les douces envies de leur chef d’orchestre, de leur chef de bande. Ils chantent en anglais à l’exception de Vaqui lo Polit mes de Maï (Voici le joli mois de mai), chanté et enchanté par Manu Barthelemy (il est aussi boulanger dans la vie).  Un nouveau groupe, deux guitaristes, un claviériste et un batteur viennent soutenir les fulgurances, les volutes, les envolées des saxophones et de la clarinette basse du leader. Un groove gorgé de soul d’où l’émotion, le feeling percent à chaque instant. Le morceau final Play Your Cards Right, un blues de Ronnie Hunter (venue de Caroline du Nord) en est la magistrale preuve. Guitare acoustique, saxophone et chant. L’épure.

Music is My Hope n’est pas seulement un album mais aussi un spectacle qu’il nous tarde de découvrir sur scène.

 

Du blues, du jazz et du roman noir… Et du bon vieux Rock